En association avec la Librairie Les Volcans, Alumni SciencesPo, association des anciens élèves, va désormais proposer d’ouvrir le plus régulièrement possible, des débats avec des invités spécialistes de la politique et de la sociologie. Son premier invité était Pascal Perinneau, politologue français spécialiste de la sociologie électorale, professeur des universités, enseignant à SciencesPo Paris, ex-directeur du Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF) et président d’Alumni depuis bientôt 10 ans.
Spécialiste de la Ve République, il a accordé à 7 Jours à Clermont un long entretien, plein d’enseignements, sur la situation actuelle et la manière de faire de la politique.
Pour Pascal Perrineau, le mécanisme de la Ve, s’est grippé
Olivier Perrot : SciencesPo Alumni vous a invité à Clermont pour parler de votre goût de la politique. Est-il nécessaire de réafirmer ce qu’est la politique ?
Pascal Perrineau : Je crois qu’il y a un besoin quasi pédagogique de faire comprendre au delà de la politique, ce qu’est une démocratie avec ses mécanismes subtils, parfois compliqués. Si on se met à se désintéresser de cette affaire, au mieux, ce qui l’emportera c’est l’indifférence et on gérera les affaires en dehors de nous, au pire, on ira vers un régime autoritaire. Quand vous regardez les enquêtes aujourd’hui, vous vous apercevez qu’une partie de Français rêve maintenant d’un régime autoritaire comme celui que les États-Unis commencent à connaître, comme celui que l’on connaît en Hongrie aujourd’hui, les Turcs sont sous un régime autoritaire, les Russes et les Chinois n’en parlons pas. L’autoritarisme se porte bien.
O.P : Pourtant une autre partie de Français ne rêve par vraiment d’un régime autoritaire
P. P : Quand on a envie d’autres choses, c’est à dire de pouvoir dire son mot, de régler nos affaires, non pas par le conflit permanent mais par le compromis, il est urgent, nécessaire de revenir à la politique, parce que la politique, c’est la chose publique, c’est de substituer au conflit permanent, la guerre civile larvée, des mœurs qui sont des mœurs civiles, je dirai presque civilisées. On s’écoute entre citoyens, en ayant pas les mêmes options bien sur, et où au moment des élections, quelles soient locales, nationales ou européennes, c’est celui qui a la majorité qui dirige les affaires pour un mandat.
O.P : Vous êtes un observateur passionné de la Ve République, selon vous que se passe-t-il en ce moment ?
P.P : Le gros problème en ce moment, c’est que notre mécanisme politique, celui de la Ve, s’est grippé. Mais, nous y sommes pour quelque chose, ce sont les Français qui ont choisi d’élire une Assemblée nationale qui est ingouvernable. C’est nous qui avons choisi non pas d’avoir une gauche contre une droite, mais d’avoir trois forces politiques dont aucune n’à la majorité. Quelque part, pour en sortir, il n’y a pas de solution miracle. C’est bien ce qu’il faut se mettre dans la tête. L’idéal serait que l’on se mette tous autour de la table et qu’on discute de quatre ou cinq dossiers qui semblent à tout le monde nécessaires pour les deux ans à venir, jusqu’à la fin du deuxième mandat d’Emmanuel Macron. Mais là je rêve tout haut, cela ne se passera pas comme cela et ça ne se passe pas comme cela.
O.P : À quelle échéance peut-on imaginer sortir de ce tunnel ?
P.P : Il faudra, et je crois que cela peut-être un grand projet de la prochaine présidentielle, revenir à ce que l’on appelé jadis la décentralisation, appelant à un vrai projet de liberté locale. L’État central ne peut pas tout faire. Mais la puissance publique déclinée sur le terrain local, peut agir. On l’a bien vu pendant la période de Covid. Si il n’y avait pas eu les départements et les communes, qu’est ce qu’on aurait fait ? Je crois que le moment présidentiel pourra être un moment où on pourra doucement, rapprocher, avec des tête nouvelles et des projets nouveaux les français de la politique. Cela demandera du temps, cela ne se fera pas en deux ou trois mois mais on voit bien qu’ici et là, il y a des hommes qui ont à la fois de l’expérience et un discours un peu neuf. Au delà de la crise, des négociations, des micmacs, on voit que quelque chose va se nouer, dans… allez, l’année qui vient.
« On peut avoir des adversaires, mais on a pas d’ennemi à abattre »
Olivier Perrot : Faut-il changer la manière actuelle de faire de la politique avec une communication très, et même trop, présente ?
Pascal Perrineau : Elle l’a toujours été, mais la communication est devenue un élément écrasant et c’est même la communication qui fixe son agenda à la politique. C’est détestable. La politique c’est du temps long. On a besoin de réfléchir, de travailler, de se rencontrer, on a besoin de se mettre d’accord et cela demande du temps long. Or le temps médiatique et particulièrement le temps des réseaux sociaux, est un temps extrêmement court qui est avant tout basé sur la polémique et la disqualification de l’autre… c’est détestable. La démocratie, ce n’est pas la disqualification de l’autre. En démocratie on a pas d’ennemi, on peut avoir des adversaires, mais on a pas d’ennemi à abattre.
O.P : Parallèlement aux médias on a aussi les réseaux sociaux qui prennent beaucoup de place…
P.P : Le problème est que le web qui était quelque chose d’extraordinaire sur le papier, est devenu un déversoir de toutes les haines. Ça n’est pas possible. Il va falloir certainement s’efforcer de réguler, et ça n’est pas facile, de manière beaucoup plus sévère ce réseau qui devient un réseau de discrédit, qui ne construit rien, qui enferme les gens. C’est ce que Gérald Bronner, le très bon spécialiste des réseaux, appelle les bulles cognitives. On croyait que le web allait être un nouvel espace démocratique, mais pas du tout, c’est devenu des bulles qui s’enferment, où on s’échauffe entre militants, proches les uns des autres. Mais c’est détestable quoi ! La démocratie c’est l’ouverture à l’autre, c’est l’ouverture au différent, l’ouverture à celui qui n’est pas d’accord avec vous, ce n’est pas essayer de se rassurer et de développer des haines en détestant les autres. Il y a une très belle phrase du romancier Albert Cohen « ces gens qui s’aiment de détester ensemble ». Parfois sur le web c’est ça. Des gens qui s’aiment de détester ensemble. Qu’ils essaient de s’aimer pour des choses un peu plus positives que la détestation et la haine qui sont des passions extrêmement tristes.
O.P : Pour autant, vous gardez une part d’optimisme ?
P.P : J’ai l’optimisme de la volonté, mais la situation est grave et je crois que quand on sera allé au fond de cette politisation négative, on va avoir besoin de réagir, ça ne peut pas durer comme ça, sinon l’horizon peut être sombre. J’ai un collègue qui il y a de nombreuses années avoir écrit un livre prémonitoire qui s’appelait L’hiver de la démocratie. Ne croyons que la démocratie qui est bien agréable qui nous permet d’voir des débats, de discuter, de publier, d’écouter des adversaires, d’imaginer un avenir, et bien cette démocratie là à laquelle on est foncièrement attaché même si on ne s’en rend même plus compte, elle est fragile et elle ne connaît pas un perpétuel été ou printemps. On est entré dans l’automne de la démocratie, espérons que l’on ne connaîtra pas l’hiver demain.
Le goût de la politique : un observateur passionné de la Ve République livre de Pascal Perrineau est édité chez Odile Jacob. Face à la désaffection croissante des Français pour la vie politique, l’auteur propose des pistes concrètes pour l’avenir de notre démocratie.












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