Oliver Perrot : Vous êtes invité ce weekend d’Animade in France car Les Légendaires est devenu un long-métrage. 23 ans après le lancement de cette série, est-ce une forme de consécration ?
Patrick Sobral : C’est une consécration en soi, même si ça ne veut pas dire que dès le début on se disait : « le but à atteindre, ce sera d’en faire un jour un film ». Déjà que la BD soit devenue un succès avec le temps, en soi pour moi, c’est une totale récompense.
Pour ce passage vers le grand écran vous aviez la même vision artistique ?
Natalie Gastaldo, la productrice de la Pan-Européenne, nous a approchés il y a maintenant 8 ans. Au départ, c’était plutôt un film “live” qu’elle avait en tête. Chose dont je l’ai très vite dissuadée parce que pour moi ce n’était pas du tout viable. Je n’imaginais pas un live action des Légendaires. Mais un film d’animation, donc, ça s’est assez vite imposé dans la conversation. Et puis après, petit à petit au fur et à mesure du développement, sont arrivés le scénariste, le réalisateur… le chemin a été plus long que ce qu’on pensait. Il y a eu les années Covid qui ont un peu tout plombé, pas que l’animation d’ailleurs, mais ça nous a permis de refonder un peu les bases du scénario pour avoir le film qui est sorti maintenant depuis deux mois.
Au final, vous êtes satisfait du rendu ?
J’ai eu pas mal d’inquiétudes durant la production parce que je n’étais pas encore très impliqué dans la production du film. On ne m’appelait pas souvent, pour me tenir au courant. Et quand on me tenait au courant, c’était des fois pour montrer des choses que je trouvais très éloignées de la BD.
Après, le fait qu’on ne soit plus dans le côté “manga” de la BD, ça c’était un souhait de ma part. Puisqu’on avait la prétention d’imaginer que le film Les Légendaires pourrait plaire à l’étranger, donc on s’est dit : « il faut sortir du côté manga qui, en France, est très populaire — on est le deuxième pays après le Japon à lire autant de mangas — mais dans le reste du monde, il fallait peut-être miser sur un graphisme un peu plus passe-partout, plus occidental ». Et on a eu plus comme modèle un peu la trilogie Dragon de DreamWorks pour se faire une idée.
Vous vous êtes impliqué longtemps sur le projet ?
Après avoir posé les limites, je n’ai plus trop participé au développement artistique. Et c’est vrai que des fois, quand on me montrait certains chara-designs, je me disais : « Oh là là, mais je ne reconnais même pas mes personnages quoi ! ». Ça allait vraiment trop loin. Alors, on discutait, j’essayais d’expliquer « voilà, certains éléments, il ne faut pas y toucher, ça il faut le ramener vers la BD ». On a trouvé un bon compromis, entre les volontés artistiques de la chara-designeuse Valérie Hadida et mon souhait que ça reste quand même identitairement Les Légendaires.
Du coup vous avez souhaité être plus actif.
Oui, ensuite, j’ai été un peu plus impliqué. Après la période Covid, on m’a sollicité pour participer au scénario pour dénouer certains passages qui ne fonctionnaient pas, et dans lequel je m’en suis plutôt bien sorti. À ce moment là , ils ont poussé un grand “ouf”, ils se sont dit : « Finalement Patrick, on va peut-être un peu plus l’impliquer ». Parce qu’ils avaient peut-être peur au départ que je sois le genre d’auteur un peu trop nombriliste, un peu trop protecteur et qui finalement mettrait un peu trop de bâtons dans les roues. Ce que je ne suis pas du tout, moi je suis pour le dialogue, il ne faut juste pas me la faire à l’envers quoi !
“OK, ils ont pris ma BD au sérieux et ils ont pris surtout ce que je souhaitais”
Le film correspond donc à ce que vous attendiez…
Finalement, le film est vraiment très, très bien. Je suis même étonné à quel point ils sont allés assez loin dans certaines scènes. Parce que la BD des Légendaires, des fois, c’est assez dur, c’est sanglant, il y a du drame et tout ça. J’avais expliqué à la productrice que je voulais qu’il y ait également ce genre de choses. Je ne voulais pas que ce soit infantilisé et que ce soit juste une comédie d’action. Je voulais vraiment qu’il y ait de l’épique, qu’il y ait du drame. Et lorsque j’ai vu pour la première fois l’animatique du film — donc la version storyboard animée — et que j’ai vu certains passages, pour ne pas spoiler, où un personnage principal meurt, je me suis dit : « Ah oui, quand même ! ». Et là, j’ai été vraiment totalement rassuré parce que je me suis dit : « OK, ils ont pris ma BD au sérieux et ils ont pris surtout ce que je souhaitais ». Et pour le coup, le résultat est vraiment très chouette.
Vous dites que vous vouliez vous écarter un peu du pur manga, mais finalement c’est bien ce que vous aviez fait au départ en mettant du manga mais au format BD ?
Oui, mais graphiquement ça restait du manga. Quand je dis manga, ce n’était pas forcément le format, c’est vraiment l’approche graphique, le découpage très dynamique. Moi je ne lis quasiment que du manga. J’ai grandi avec les séries animées japonaises des années 80-90, Club Dorothée oblige. Donc toutes mes références visuelles et même narratives viennent du manga. Enfin, il y a un peu de jeu vidéo, du cinéma, plein de choses comme ça, mais c’est quand même essentiellement du manga. Donc j’étais également conscient que ce n’était pas ce qu’il fallait pour le film. Après, ce qu’il fallait quand même s’assurer, c’est que l’identité reste là.

Succès populaire et retours des fans
Olivier Perrot : Quand on sort 23 albums et puis plein d’autres choses derrière, on a forcément fidélisé des lecteurs. Est-ce que ces lecteurs viennent voir le film ? quel est le retour ?
Patrick Sobral : Les fans “hardcore” purs et durs, ceux qui connaissent la série depuis près de 20 ans, étaient très mitigés sur les premières images qui ont été dévoilées au départ sur les réseaux sociaux. Puis la première bande-annonce ne les a pas du tout convaincus, parce qu’elle était assez légère et montrait surtout des phases de comédie avec des répliques qui font mouche. Et même s’il y en a dans Les Légendaires, il y a aussi de l’épique et du drame… les fans pensaient qu’ils n’allaient pas s’y retrouver dans le film.
Ils ont finalement tous adhéré ?
Malheureusement, certains fans ont dit « ce sera sans moi » et n’ont même pas laissé une chance au film de les convaincre. Mais ceux que je connais et ceux avec qui je discute, qui ont été voir le film ont été agréablement surpris. Parce qu’ils ont oublié la différence graphique au bout de 5 minutes. On est dans une autre vision des Légendaires, certes, ce n’est pas une adaptation finale de la BD — d’ailleurs l’histoire est à 98 % une histoire originale — mais ils ont retrouvé l’identité et l’esprit des Légendaires. Et pour moi, c’était ça le plus important.
Quel regard portez-vous sur toutes ces années passées aux côtés des Légendaires ?
J’en tire quand même une certaine fierté, surtout d’une BD en laquelle je ne croyais pas moi-même quand je l’ai commencée. Ce qui est quand même le comble quand un auteur de BD présente un projet auquel il ne croit pas lui-même. Je ne voulais pas faire ça au départ, je voulais faire de la BD d’horreur… Comme tous les projets d’horreur que j’ai soumis aux éditeurs ont été refusés, finalement je me suis tourné vers la BD jeunesse. Et je ne pensais sincèrement pas que je serais bon dans cette branche. Et quand j’ai fait les premières pages des Légendaires, c’est sans doute le projet le plus expédié, le plus bâclé, le plus improvisé que j’ai jamais fait de ma vie. C’est pour ça que lorsque j’ai envoyé ça aux éditeurs, je ne croyais pas une seconde qu’un seul éditeur serait intéressé. Et dans ma tête, j’étais déjà en mode : « Bon, maintenant il faut que je trouve autre chose ».
“J’ai vraiment été en mode impro, à tâtonner pendant 4 tomes”
Et en fin de compte, ça a été le contraire.
Oui, les éditions Delcourt ont flashé sur mon projet. Ce qui fait que moins d’une semaine après, je montais sur Paris signer un contrat pour une série que je n’avais pas du tout prévu de faire. Alors c’est vous dire à quel point je ne pensais pas au départ, un, que j’allais faire ça et, deux, que ça allait marcher et que ça allait autant me plaire. Parce que pour le coup, les premiers albums que j’ai faits des Légendaires, je les ai un peu faits dans la douleur. Parce que ce n’était pas du tout un univers, ni un genre, que je maîtrisais. À part le graphisme manga, tout le reste était nouveau pour moi : d’y mettre de l’humour, de faire des dessins mignons, tout ça je ne savais pas faire. J’ai vraiment été en mode impro, à tâtonner pendant 4 tomes.
Vous étiez étonné de ce succès ?
Je n’en reviens toujours pas que la sauce ait pris malgré ça. Maintenant je suis très fier et très content de faire Les Légendaires. Je pense que je serai à jamais l’auteur des Légendaires et quoi que je fasse après, si je peux encore faire autre chose après, ça n’aura sans doute pas le même impact. Mais ça me va tout à fait d’être l’auteur des Légendaires parce que finalement, je sais maintenant que je suis fait pour faire ce genre de BD.
Aucun regret d’avoir quitté le monde de la porcelaine, votre premier métier ?
Non, non ! Ça a été des bonnes années, ça m’a appris certaines choses : le côté rigueur du boulot avec les horaires qu’on s’impose pour travailler, de tenir ses délais, tout ça ça m’a appris ça quand même, mes 12 années de décoration sur porcelaine. Et puis le geste sûr. Donc ça m’a quand même apporté des notions qui pour moi sont importantes dans le métier de la bande dessinée. Mais c’est vrai que c’est dans la BD que je m’éclate le plus. Là je suis sur un nuage depuis plus de 20 ans maintenant et j’ai l’impression qu’on n’a pas encore fait tout ce qu’on pouvait faire dans l’univers des Légendaires.
Patrick Sobral est présent tout le weekend des 14 et 15 mars 2026 à la Clermont Geek Convention, Grande halle d’Auvergne












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