Pourtant, « du passé faire table rase » n’ayant jamais suffi à rendre les peuples amnésiques, elles ressuscitent avec vigueur moins d’un siècle plus tard, encouragées par la loi du 21 mars 1884 relative à la création des syndicats qui, désormais, « pourront se constituer librement sans l’autorisation du Gouvernement ». En 1901, la liberté associative fait le reste et l’essentiel.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, les confréries à connotation catholique s’estompent, sauf en Corse ou via la Confrérie fraternelle des Jacquets de France, attachée à maintenir la spiritualité des chemins de Saint-Jacques-de Compostelle, devenus trop touristiques.
Fringale festive puis déchristianisation obligent, place aux confréries vouées aux défense et valorisation de spécialités locales… C’est dans ce contexte qu’en 1948, apparaît la Confrérie des Compagnons du Bousset (1) d’Auvergne, fondée par l’écrivain, journaliste et homme politique Aimé Coulaudon qui, avec elle, « affirme sa volonté de servir en tout temps comme en tout lieu la cause du vin d’Auvergne ». En 1954, la revue Le Bousset vient judicieusement créer un trait d’union entre les Compagnons qui soutiennent les créations de la Cave Saint-Verny (1994) ou des Musées de la Vigne de Plauzat (1991) et d’Aubière (1995) avant de contribuer à décrocher, en 2011, l’AOC Côtes d’Auvergne.
Aujourd’hui, plus que jamais, le millier de confréries françaises reflète une société sans doute trop chamboulée pour ne pas chercher du réconfort dans les spécificités, dites œnogastronomiques, de terroirs familiers.

L’habit fait la confrérie
Là, se situe le « fonds de commerce » de ces associations qui se retrouvent, dans une franche camaraderie roborative, autour de produits de bouche à l’état naturel (myrtille, ortie, châtaigne, ail, pomme, lentille verte, champignons…) ou transformés : vin ; tête de veau, pansette, saucisse de chou, pain, fromages, pâté aux pommes de terre, pompe aux grattons, truffade…
Une fois ciblé le couple terroir-produit, reste à l’habiller, à tous les sens du terme. D’abord lui trouver un nom, emprunté souvent au Moyen Âge : Commanderie (2) du Fromage saint-nectaire ; Confrérie des Talmeliers [tamiseurs de farine] du bon pain du Puy-de-Dôme, fondée par l’ardent défenseur de l’artisanat, Jean Paquet (1930- 1995) (3) ; Confrérie des Chevaliers de la Saint-Verny en Auvergne ; Grand Ordre des Gourmandins et Gourmandines des Fromages d’Auvergne ; La verte Confrérie de la Lentille du Puy, etc.
Puis, il convient de dénicher un siège social qui « en jette » au moins autant que la devise, qui se doit d’être spirituelle à l’image de celle de la célèbre Confrérie des Chevaliers du Tastevin, installée depuis 1939 dans le château du prestigieux Clos de Vougeot : « Jamais en vain, toujours en vin » !
Enfin, vient le moment d’imaginer un costume à la fois seyant, voyant et symbolique. Ainsi, des plumes mordorées, disposées sur le chapeau des Talmeliers, rappellent le feu qui fait le pain croustillant, tandis que la cape affiche l’appétissante couleur de la mie.
Du côté de Tié…
Si certaines confréries semblent loufoques, leur sérieux n’en est pas moins avéré. Sans rire, voici la Confrérie des Compagnons du Tire-Bouchon de Saint-Rémy-sur- Durolle, proclamée capitale mondiale des mèches dudit tire-bouchon, tortillées en queue de cochon pour équiper également les couteaux. Depuis 1995, elle se mobilise en sollicitant designers, artisans et artistes pour développer le tire-bouchon d’art. Une noble cause.
Également en liaison étroite avec la coutellerie c’est bien inspirée que, l’année suivant sa création (1993) par un groupe d’amis couteliers, la confrérie Le Couté de Tié lance Le Thiers®, emblème d’un savoir-faire ancestral dont elle est propriétaire du nom, de la marque et du logo, un cas unique en France, voire en Europe. De plus, érigée en jurande – nom d’un groupement professionnel de l’Ancien Régime –, elle peut ester en justice en cas de contrefaçons, récurrentes à l’encontre du Thiers®.

À ne pas confondre avec les amicales régionales, qui regroupent des « exilés » volontaires (Auvergnats, Corréziens, Corses de Paris…), ni avec les groupes folkloriques, axés sur les traditions musicales, ni avec les clubs-services (Rotary, Lion’s…) aux buts humanitaires, les confréries sont reines là où, de foires en fêtes locales et de jurys en intronisations, elles assurent la défense et la promotion du produit objet de leur existence.
Les femmes plus fortes que le vin…
Prépondérantes, les confréries bachiques réussissent la synthèse parfaite de tous les critères confraternels. Par l’entremise de la vigne qui, bien soignée, peut vivre jusqu’à 70 ans, leur thématique attractive glorifie les vertus de solidarité et de travail. De plus, elles exaltent le sens de la mesure en mettant à l’épreuve la dignité de tout vrai Compagnon. À lui de suivre les conseils du professeur Charles Richet, prix Nobel de médecine 1913 : un demi-litre de vin quotidien pour l’intellectuel, un litre pour le manuel et un litre et demi en cas de « travail exceptionnellement pénible ». Une ordonnance respectée à la lettre par Le Pichet bitord ! Cette confrérie tire son qualificatif du nom donné aux forçats de l’ancien port de Thiers qui tiraient les bateaux à l’aide de petits cordages marins, les bitords. Par extensions péjoratives, le terme désigna d’abord les condamnés, puis l’ensemble des Thiernois.

Si, Mesdames, vous n’avez pas, pendant très (trop) longtemps, été les bienvenues dans certaines confréries, ce n’est pas au nom d’une quelconque discrimination ou de votre capacité physiologique moindre à rendre gloire à Bacchus, mais en l’honneur de votre appartenance au sexe en réalité supérieur ! Martin Luther, peu suspect d’épicurisme, n’a-t-il pas écrit : « Le vin est fort, le roi est plus fort, les femmes le sont plus encore, mais la vérité est plus forte que tout. » ?
Chronique à consommer avec modération !
1 Dans le Puy-de-Dôme, nom d’un tonnelet muni d’une anse.
2 Structure territoriale médiévale d’un ordre religieux et militaire.
3 Ancien boulanger-pâtissier clermontois, maire de sa commune natale de Chapdes-Beaufort, président de la chambre de métiers départementale, régionale, etc.







toujours remarquables les travaux de Anne-Sophie S. sur l’Auvergne ( au sens large ! sur la Petite Histoire de l’Auvergne ….. jc biau ( rémy optique ! )
Merci. J’essaie surtout, et humblement, de ne pas écrire trop d’âneries et d’intrésser les lecteurs… Belle année !