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La dernière frontière

Coût, pollution, futilité, contre connaissance, progrès, coopération ... l’exploration spatiale a toujours suscité beaucoup de clivages, surtout maintenant que la planète va mal. Retour sur un argument qui transcende tous les autres : celui de la dernière “frontière” de l’humanité, qu’arpente en ce moment le tout jeune Perseverance, sur Mars.

Sept mois de vol intersidéral, sept minutes de “terreur” durant la descente atmosphérique, et “touchdown confirmed”* Le rover Perseverance s’est posé sans encombre sur Mars, jeudi 18 février. Il s’agit du premier pas de la mission Mars 2020 dont l’objectif – sur plusieurs années, et après plusieurs expéditions – est de rapatrier des carottages de sol martien sur Terre pour une analyse plus approfondie. Avec une question lancinante : y a-t-il de la vie ailleurs que chez nous ?

La prouesse technologique est de taille (le rover pèse tout de même une tonne, et il a fait un voyage de 470 millions de kilomètres), et plusieurs pays – dont la France – se sont associés au projet. La réussite de “l’amarsissage”, fortement médiatisé, était donc une bonne nouvelle, qui a amélioré notre ordinaire autrement morose.

Néanmoins, de nombreuses voix se sont élevées pour critiquer le coût et l’impact écologique d’une telle mission, et plus largement de l’exploration spatiale, qualifiée par certains d’inutile et de néfaste. Surtout quand tant de choses sont à faire pour l’humanité et pour la planète, ici, sur Terre. Alors, qui a raison, qui a tort ?

L’exploration spatiale questionne l’humanité

Si vous lisez ces petites chroniques, vous commencez à me connaître : je vous répondrai donc quelque chose qui va bien nous avancer, du style “tout le monde, donc personne”. En effet, l’exploration spatiale n’est plus qu’un sujet d’ingénieurs, de scientifiques et de hauts gradés militaires ou politiques. Le sujet a envahi les domaines artistiques, philosophiques, économiques et carrément sociétaux, tellement nous sommes nombreux à en bénéficier (et bientôt à en pâtir ?)

Donc, l’objet de ces lignes n’est pas de détailler les pour et les contre de l’exploration spatiale. Mais on va quand même le faire, juste un petit peu. Ne serait-ce que pour dire que ce n’est pas si simple. Exemple : le coût des programmes d’exploration spatiale, par an et tous pays confondus (même si on n’est jamais bien sûr des chiffres chinois) est d’environ 50 milliards de dollars, dont 2,7 pour la mission Mars 2020. L’intégralité du programme Apollo a représenté 150 milliards de dollars d’aujourd’hui. C’est beaucoup ? Oui, et c’est en même temps peu par rapport aux 2500 milliards de dollars de malversations bancaires qui ont été comptabilisées lors de la crise de 2008. Ou au budget de la défense américain, qui était de 900 milliards en 2019 (35% du total mondial).

La pollution ? C’est plus délicat. Si les gaz et produits chimiques émis par les lanceurs n’impactent, semble-t-il, que les environs des pas de tirs, et ne représentent pas grand-chose face à l’aviation civile mondiale, il n’en est pas de même pour les débris. On compte des centaines de millions de morceaux millimétriques en orbite, issus des “étages” de fusées, des satellites détruits par les grandes puissances pour montrer leur force, et de collisions involontaires. C’est un vrai danger autant pour les astronautes dans la Station Spatiale que pour les satellites existants. Mais le plus gros problème écologique viendrait des particules fines émises par tous ces bouts de métal et de plastique qui se consument dans la haute atmosphère et qui y restent des années, menaçant climat et couche d’ozone.

Enfin, il y a la coopération internationale (pour le programme de la Station Spatiale notamment, mais pas que) ; les opportunités business sur lesquelles se positionnent des Musk ou des Bezos ; les progrès autant scientifiques (surveillance de la Terre, connaissance de l’univers) que technologiques (téléphonie mobile, météo, micro-ondes, imagerie médicale … n’existeraient pas sans la conquête spatiale) ; ni, bien sûr, les BD et les tweets de Thomas Pesquet

Bon, j’avoue, s’il n’y avait pas la question des particules fines, je serai à fond pour l’exploration spatiale. D’autant plus qu’elle nous fait rêver d’une façon unique : celle de la “dernière frontière”, qui fait vibrer une corde sensible et profondément enfouie dans l’âme humaine.

Vers l’infini, et au-delà

Si on y réfléchit quelques instants, nous avons épuisé la notion de “frontière” terrestre de l’humanité depuis le XXème siècle. Pour faire simple, toute la planète a été conquise, explorée, cartographiée. Il n’y a plus de terra incognita, de ces zones de bord de carte médiévale où le dessin des côtes se fondait dans le parchemin, où des monstres marins rôdaient. Après la conquête des pôles, des sommets, des abysses, des grandes forêts et des principaux déserts, l’homme était partout. L’Everest est devenu une autoroute à touristes, et on attend l’ouverture d’un fish&chips dans la Fosse des Mariannes.

A partir de Gagarine, et surtout avec l’alunissage de 1969, l’espace est devenu cette nouvelle et “dernière” frontière, dans le sens “ultime” : difficile d’aller au-delà de l’espace, par définition … tous les récits de science-fiction nous ont alors projeté dans un univers plus ou moins colonisé par l’homme, ou a minima arpenté par ses pionniers ou ses capitaines Kirk.

Pendant ce temps, nous avons pris conscience que le monde allait mal, socialement et écologiquement. Il y a de plus en plus d’humains sur Terre, sans doute trop, et les vieilles habitudes nationalistes ou capitalistes mènent la vie dure aux promoteurs d’une humanité unie et prenant soin d’elle-même et de sa planète. On peut donc se dire “arrêtons d’explorer l’espace, concentrons-nous sur ce qu’il faut faire ici-bas, et quand ce sera réglé on verra”. Sauf que ce ne sera JAMAIS réglé, on ne retournera pas dans un état idyllique antérieur (qui n’a jamais existé). Et il y aura toujours de nouveaux problèmes, le monde étant devenu trop complexe.

Au contraire, il me semble que nous avons besoin d’une dynamique de progrès, de curiosité et d’exploration, quelque chose qui nous fasse rêver, qui nous pousse vers l’inconnu, le danger, le dépassement de soi. L’exploration spatiale permet tout cela, et peut constituer cette “frontière”, au sens de la ligne mouvante de la conquête de l’Ouest américain au XIXème siècle. Au début ne sont que les pionniers, les Armstrong et les Perseverance. Un jour, nous serons un peu plus nombreux à en profiter (nous ou nos petits-enfants …), j’espère sans trop d’élitisme. Pour finir avec plusieurs avant-postes de la civilisation humaine, vivant dans des conditions très différentes de la Terre-mère mais ayant tiré les leçons de ce qui aura failli nous détruire, et évoluant chacun en autonomie tellement les distances sont grandes. Comme les premières colonies américaines après Colomb.

Carl Sagan, scientifique, astronome, initiateur du programme de recherche de signaux extra-terrestres SETI, avait dit “la Terre est le berceau de l’humanité, mais on ne reste pas toute sa vie dans son berceau”. Quand nous ferons nos vrais premiers pas dans l’espace, ce sera parce que nous aurons grandi, et que nous aurons été persévérants.

*atterrissage réussi

 

 

 

À propos de l'auteur

Damien Caillard

Damien Caillard

Vidéaste, entrepreneur, homme de médias, Damien Caillard "navigue" dans l'écosystème d'innovation clermontois depuis 2016 avec sa participation au Connecteur puis au Club Open Innovation Auvergne. En 2018, suite à la démission de Nicolas Hulot, il choisit d'orienter son action professionnelle sur la transition écologique et sociale et sur la résilience territoriale. Pour ce faire, il édite un média dédié (Tikographie), organise des événements à Epicentre Factory et développe une offre d'accompagnement des groupes humains à la transition et à la résilience.

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  • Rêvons une instant: combien d’années gagnées pour la lutte contre le cancer si les sommes astronomiques (c’est bien le mot) engagées étaient transférées vers la recherche médicale? Rêve “d’amish” probablement…

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