Accueil » Vie publique » Éloïse Lebourg : « Mon encre dans vos maux », une victoire collective
Éloïse Lebourg Photo DR
Éloïse Lebourg / Photo DR
Santé • Vie publique

Éloïse Lebourg : « Mon encre dans vos maux », une victoire collective

De mars à octobre 2025, Éloïse Lebourg, journaliste de Mediacoop a enquêté sur le dossier épineux de la maltraitance institutionnelle au sein de l’association de l’ADAPEI dans le Puy-de-Dôme. Un voyage semé d’embûches, de doutes, de joies, qui a donné naissance à une émouvante bande dessinée « Mon encre dans vos maux », illustrée par Simon Darnay.

Médiacoop, « le cactus de l’info », est toujours consultable en ligne, mais les derniers articles ont été publiés fin juin 2026, quelques jours après la cessation d’activité prononcée par le tribunal de Clermont.
À la une subsiste aussi un dessin et un article daté de novembre 2025 consacrés à un projet lancé par la journaliste, également fondatrice-associée du média, Éloïse Lebourg. Ce projet est celui de la bande dessinée, ou plutôt du roman graphique, « Mon encre dans vos maux », qui relate plusieurs mois d’une enquête étayée de 160 témoignages sur le dysfonctionnement au sein de l’Adapei 63 que nous avions évoqué dans notre article du 13 mai 2025.
Un an plus tard et malgré une assignation devant la justice pour diffamation, (plainte finalement retirée par l’ADAPEI 63 après plusieurs audiences) Éloïse Lebourg fait actuellement la tournée des librairies pour promouvoir son livre et témoigner.

Succès inattendu

7 Jours à Clermont : La parution de cette récente bande dessinée est déjà un vrai succès ?
Éloïse Lebourg : Au départ, je n’en avais commandé que 200 en me disant que j’allais les envoyer principalement aux personnes qui avaient participé. En deux semaines, je n’en avais plus. J’ai refait une commande de 200, qui commence à bien partir alors que je n’ai fait qu’une rencontre dédicaces. Je ne m’attendais pas du tout à cela car l’enquête date de plus d’un an maintenant.

7JàC : Dans cet ouvrage, nous ressentons beaucoup d’émotions voire même un peu de poésie, alors que le sujet est brûlant ?
E. L : C’est beau de me dire ça, mais je pense surtout que cela vient des dessins de Simon. Quand on a commencé la BD, cette affaire était toute fraîche et j’étais encore hypersensible ; je n’avais pas encore forcément le recul. Je lui ai raconté toutes mes injustices, mon stress, mes angoisses. Cela se ressent dans la BD. Si on la faisait aujourd’hui, avec plus de distance, elle serait plus dans la réflexion politique, je pense.

7JàC : Pourquoi avoir choisi de relater cette enquête sous forme de BD ?
E. L : En fait, il y a plein de mamans (d’enfants en situation de handicap) à qui j’avais soumis l’idée de relater tout cela sous forme d’un livre. Mais elles n’ont pas le temps de lire avec un quotidien plus que surchargé, d’où l’idée de la BD.

« Des gens qui n’ont pas l’humanité »

7 Jours à Clermont : En mars 2025, lors de ton arrivée sur le site de Vertaizon, tu t’aperçois vite que, comme on le dit dans le monde du rugby, l’adversaire va être tenace avec son management brutal ?
Éloïse Lebourg : En fait, oui, je m’aperçois que les gens en face font corps, qu’ils sont coriaces et qu’ils sont protégés. Ils sont beaucoup plus puissants que nous, mais on est quand même plus nombreux. Et pour revenir au rugby, on se dit que nous sommes dans le match et que nous y allons pour gagner. En toute objectivité, nous n’étions pas sûrs de l’emporter, mais je me disais que la justice existait et que ce n’était pas possible que cela ne paie pas. C’est une victoire collective parsemée de moments de doute et de grande solidarité. Au départ, je pars vraiment toute seule. Je fais mon premier article qui marche bien. Il permet de libérer la parole pour des mères, des pères, des salariés, des anciens salariés. Des gens hauts placés m’appellent, ils me donnent la possibilité de poursuivre mon enquête. C’est comme cela que nous avons construit l’équipe.

7JàC : Nous avons l’impression que tout le monde est mis sous pression par cette gouvernance ?
E. L : Exactement. C’est comme quand tu commences à défaire une pelote de laine, où tu penses que tu peux faire un pull, et qu’au final tu te retrouves avec vingt. Nous ne faisions pas l’unanimité au début, des gens défendaient la direction de l’ADAPEI, avant de se rendre progressivement compte que ce qui se passait n’était pas normal. Je pense que quand tu es sous emprise comme ça, tu n’as pas conscience que tu es maltraité. Personne ne comprenait vraiment ce qui se passait et pourquoi des gens agissaient comme cela envers leurs salariés. Une psychologue que j’ai rencontrée m’a éclairée sur le sujet en me rapportant que leur fonctionnement n’était pas le mien et que je ne pouvais les comprendre. Ce sont des gens qui sont malades, car ils savent qu’ils n’ont pas les compétences, qu’ils n’ont pas l’humanité. Ils n’existent donc que dans le conflit. On m’avait prévenue que mon adversaire allait se bagarrer avec moi jusqu’au bout, ce qui n’était pas faux.

« Valoriser les travailleurs sociaux »

7 Jours à Clermont : Il y a un témoignage qui t’a touchée plus qu’un autre durant cette période ?
Éloïse Lebourg : C’est une phrase d’une maman qui un jour m’a dit : « Si tu n’avais pas sorti ces articles, mon ambition était de tuer ma fille et de me suicider derrière ». C’est ce qui m’a donné la rage. Elle me dit cela au milieu de l’enquête alors que le doute s’installait un peu. Cela m’a rappelé le sens de mon travail. Des enquêtes comme cela ont le mérite de me rappeler pourquoi je fais ce métier en réalisant un journalisme humain et que cette injustice-là s’arrête.

7JàC : Il y a beaucoup de souffrance qui émerge de ton récit. Avec le recul, est-ce que tu penses que ce métier de travailleur social a perdu de son sens aujourd’hui ?
E. L : Je pense que tu ne peux être qu’un travailleur social épanoui lorsque tu mets du sens dans ce que tu fais. Je trouve ce travail merveilleux. Tu te contentes de très peu finalement. Tu es dans le lien avec la personne que tu rencontres. On devrait valoriser plus ces travailleurs. Il manque de moyens pour bien travailler. Ce sont des métiers où pour s’occuper correctement du soigné, le soignant doit être bien traité. J’ai observé pas mal de burn-out, pas mal d’arrêts-maladie lors de mon passage dans l’institution.

7JàC : Dernière question. Suite à tes articles, l’ADAPEI t’assigne en référé devant le tribunal judiciaire. Comment fais-tu pour surmonter tout cela ? Le sport a été un vrai exutoire pour toi ?
E. L : Dans la vie, quand tu as un coup de pression, tu gères. C’est après que c’est compliqué. C’était une période où j’étais déjà un peu stressée par pas mal de trucs sur la vie, je cherchais aussi du sens à mon métier. Il y a des périodes comme ça. Je suis quelqu’un de très impatient et il y a eu 3 renvois au tribunal. Tous les mardis, j’y allais en me disant, enfin, c’est fini, mais cela a pris plus de temps que prévu. Cela m’a appris sur moi. Quand j’allais à l’entraînement, je me concentrais sur ma discipline même si c’était difficile dans ma tête à certaines périodes. Je ne parlais pas de mes problèmes forcément. Cela m’a permis de tenir. J’avais des moments d’angoisse où même sortir était compliqué. Les bienfaits du sport sur la santé mentale sont indéniables, comme la culture. Cela m’a sauvée en quelque sorte. Qu’est-ce que j’aurais fait sans le sport ?

1784812756023
1784812756023

Éloïse Lebourg, « Mon encre dans vos maux » illustrations Simon Darnay.
Rencontre dédicace le 28 octobre 2026 au Café-lecture Les Augustes

Partager :

À propos de l'auteur

Philippe Thivat

Philippe Thivat, est correspondant d’un hebdomadaire dans l’Allier et intervenant auprès de l’ASM Romagnat rugby féminin en tant que rédacteur journaliste sportif. Il est également engagé dans le rugby citoyen qui œuvre grâce à ce sport à l’intégration des personnes handicapées et de personnes migrantes.

Commenter

Cliquez ici pour commenter

Sponsorisé

Les infos dans votre boite

Sponsorisé