L'Essentiel
Les grévistes, soutenus par une intersyndicale, dénoncent le manque de moyens et la rupture du lien avec la direction, qui a mis en place des sanctions suite à des soupçons de maltraitance, conduisant à un malaise plus profond au sein de l'institution.
Un travailleur social, sous le pseudonyme de Jean, souligne l'importance d'une écoute et d'une concertation avec les professionnels de terrain pour améliorer la situation et redonner du sens à leur métier, face à des coupes budgétaires qui mettent en péril le soutien aux enfants polyhandicapés.
Depuis plus d’une semaine un mouvement de grève touche l’ADAPEI 63, gestionnaire du centre d’accueil des personnes handicapées Les Roussilles, à Vertaizon.
Soutenus par une intersyndicale, les grévistes se sont lancés dans un combat moral avec la direction, qui a réorganisé les équipes après un signalement de soupçons de maltraitance sur des jeunes polyhandicapés. La Gendarmerie a été saisie, mais de son côté la direction a mené une enquête interne conduisant à trois licenciements et trois mises à pied. Suite à cette décisions, les salariés ont cessé le travail avec le sentiment d’être assimilés au personnel sanctionné. Pour l’intersyndicale cette décision reste “injustifiée” et “punit” l’ensemble les personnels alors que la présomption ne porte que sur un petit nombre.
Des excuses de la part de la direction pourraient mettre un terme au mouvement qui révèle cependant un malaise plus profond. Sous l’anonymat, un travailleur social, que l’on appellera Jean, a bien voulu répondre à nos questions.
“Le métier de travailleur social est basé sur la rencontre”
Philippe Thivat : Les faits révélés dernièrement au sein de votre institution relayés par les médias, ne sont-ils pas la résultante d’un projet émanant de votre direction qui n’est plus en phase avec la réalité du terrain ?
Jean : Oui, exactement. Suite aux affaires de maltraitance révélés en 2017 et que nous condamnons, nous avons essayé de nous remettre en question, de sortir la tête de l’eau. On commençait à trouver un certain équilibre je pense, quand il a fallu répondre à des appels à projets venant de l’ARS (accueil de jeunes en répit par exemple), sans davantage de moyens humains. Nous nous occupons d’enfants en grande difficulté, fragiles qui nous demandent une organisation pertinente sur le quotidien avec des besoins de repères et de structuration par rapport à leur emploi du temps. Mais on nous en demande toujours plus, et ce, à moyens constants. Et au bout d’un moment, nous croulons sous la charge de travail. Tout cela met à mal les travailleur sociaux qui perdent le sens de pourquoi ils sont là.
P.T : Nous avons l’impression que le lien est totalement rompu avec la direction de l’ADAPEI ?
Jean : Oui, tout à fait et dès que nous voulons faire remonter ces problématiques rencontrées sur le terrain, la direction de l’ADAPEI ne veut pas en entendre parler et préfère nous punir par des « mutations » que de nous écouter. La direction ne connaît pas les projets des enfants et leurs besoins (car il faut partir de là). Nous tenons à être au plus proches des enfants pour les aider dans les apprentissages, pour veiller à leur épanouissement en lien avec leurs familles, mais dans les conditions actuelles, nous perdons le sens de notre travail malheureusement. Le manque de moyens, de réunions, le fait de devoir répondre à de plus en plus d’injonctions nous écarte du terrain. Notre direction à l’IME La Roussille nous soutient, les parents aussi, mais au siège de l’ADAPEI , c’est loin d’être le cas. De tout cela en découle un turn over impressionnant au niveau des managers et paramédicaux. Le retour de ceux qui sont partis abonde dans ce sens, car ils n’étaient plus du tout en adéquation avec la politique du siège. On ne peut répondre à des projets sans moyens humains supplémentaires, c’est évident. Le métier de travailleur social est basé sur la rencontre, l’accompagnement, le respect du rythme et de la singularité de chaque enfant. Il est nécessaire de prendre du temps pour évoluer ensemble, en équipe pluridisciplinaire, dans un contexte bienveillant.
“Nous avons besoin d’être soutenus”
Philippe Thivat : Avez-vous l’impression de faire un métier complètement invisible aux yeux de la société ?
Jean : Je pense que oui, peu de personnes s’intéressent à ce que nous faisons. Même dans le champ politique, on ne parle pas beaucoup de notre travail. Nous sommes consciencieux dans ce que nous entreprenons, on courbe le dos bien souvent. On accepte quand même pas mal de choses, on ne se met pas souvent en grève, car cela impacte les familles et les enfants. Mais là, la direction de l’ADAPEI ne nous laisse plus le choix.
Le fait de se sentir soutenu par les familles est gratifiant et nous pousse à croire que notre travail aide leurs enfants à progresser, à être plus apaisés, plus autonomes dans de nombreux domaines. Pour nous, cela est inestimable, c’est le cœur de notre métier.
Et ce dernier est bien en souffrance malheureusement. Nous devons faire avec des coupes budgétaires. Aux yeux des politiques, nous ne rapportons pas d’argent, du coup nous ne sommes pas intéressants pour eux, nous n’existons que très superficiellement pour ces personnes. Couper les budgets met tous les acteurs du médico-social, les familles et les personnes accompagnées en grande souffrance, et cela n’est plus acceptable. Nous sommes passionnés par notre métier, il ne faut pas l’oublier. Prendre soin des soignants pour prendre soin des soignés est une évidence dans ce genre de profession, mais notre direction ne semble pas l’entendre. Nous sommes montés jusqu’à 28 arrêts maladie sur le site, ce n’est pas anodin.
P. T : Pour conclure, quelle peut-être l’issue à ce conflit et que faudrait-il pour améliorer la situation ?
Jean : Il faut que nous soyons concertés, écoutés, nous les professionnels de terrain, ceux qui partagent le quotidien avec les enfants en situation de handicap. Quand on doit répondre à un appel à projet, il serait pertinent de voir si cela est réalisable et dans quelles conditions. Il faut faire les choses dans l’ordre. Nous avons des partenaires extérieurs qui nous aident aussi dans notre travail, et qui sont sources de conseils pour améliorer notre prise en charge comme Cap Handéo par exemple, mais la direction ne s’intéresse pas à leurs conclusions quand ceux-ci font également remonter un manque de moyens. De même pour les familles, celles-ci ont leurs mots à dire et doivent être entendues. Elles font parties prenantes du projet personnalisé de leur enfant. Nous avons besoin de nous sentir soutenus, afin de redonner du sens à notre métier tourné vers l’humain.













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