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Sur la « cheire » de Côme, la glace n’a pas peur de l’été ! 1 © P r Annik Schnitzler-Lenoble 2 © J.-P. Couturié (†)
Sur la « cheire » de Côme, la glace n’a pas peur de l’été ! 1 © P r Annik Schnitzler-Lenoble 2 © J.-P. Couturié (†)
Chroniques

Chauds et froids volcaniques dans les « cheires »

La chaîne des Puys est exceptionnelle, ce n’est pas un scoop ! Rutilante de givre ou gorgée de couleurs automnales, elle mérite aussi le détour pour l’une de ses curiosités, planquée dans ses entrailles, les trous à glace.

Les glacières naturelles présentent la spécificité de fabriquer de la glace au cœur de l’été. Un paradoxe présent dans le Jura, le Vercors, les Pyrénées et l’Auvergne volcanique, au royaume des « cheires », un terme local dérivé de l’occitan quayre (pierre) qui désigne la surface chaotique des coulées les plus récentes. Recouverts d’une végétation touffue, ces bouleversements désordonnés sont parsemés de dépressions et de monticules issus de l’accumulation de blocs, témoins de l’écoulement d’une lave assez visqueuse qui, malgré ses plus de 1 000° C, s’est rapidement solidifiée.
Le paysage ainsi constitué présente un aspect croûté, peu fertile en raison de l’absence de sol et infréquentable pour les ruisseaux. Seule source d’humidité, la pluviométrie, confortée par d’épaisses couvertures de mousses en sous-bois. En
profondeur, jusqu’à une dizaine de mètres, un dédale de cavités interconnectées au
gré des blocs induit une structure caverneuse qui facilite la circulation de l’air et des
eaux d’infiltration.
Les trous à glace ont élu domicile en deux secteurs de la chaîne des Puys : sur la « cheire » de Côme, un kilomètre à l’est de Bannières, et sur la « cheire » de la Vache et Lassolas, un kilomètre à l’ouest de la Cassière, dans des secteurs situés à environ 800 mètres d’altitude 1 , soit bien en dessous de celle propice aux neiges éternelles. Leur nombre varie selon la saison, la rigueur de l’hiver passé et la perspicacité des randonneurs !

« [U]ne cave de glace »

Bien à l’abri sous un matelas de bouleaux, de noisetiers et de résineux faisant écran au soleil, ces glacières profitent des mousses, dont l’humidité accroît le refroidissement ambiant. Résultat garanti : les pièges à neige hivernaux constituent, toute l’année, des prisons à air froid. Ce scénario de polar imaginé par la nature se conclut en happy end car les dizaines de kilos de glace, visibles entre des blocs de lave dans les cavités annexes en fond de certaines dépressions de cinq à dix mètres de profondeur, finissent toujours par disparaître avant la fin de l’été.

La plus ancienne mention d’un trou à glace dans la chaîne des Puys remonte à 1631, sous la plume d’un géographe et voyageur polonais originaire de Dantzig (Gdansk), Abraham Gölnitz, qui mentionne l’existence, « dans la montagne de Côme, d’une cave de glace, fontaine vraiment remarquable dont l’eau est toujours gelée au mois de juillet et d’août et chaude en hiver. » Contemporaine, la carte de la Haute et Basse Auvergne élaborée par le père jésuite Amable de la Fretat (1614-1683) indique, près de Bannières, « une source glacée en esté, chaude en hyver ». Un siècle plus tard, la fameuse carte de Cassini reprend ces indications.

Mai 1626 – A. Gölnitz découvre les « cheires » et Clairmont.
© Voyages, éd. originale, Leyde, 1631 - D.R.
À Clermont, sous le plateau central, l’ancienne glacière de la rue Fléchier.
© J.-P. Couturié (†) - ACAVIC, 2001
Mai 1626 – A. Gölnitz découvre les « cheires » et Clairmont. © Voyages, éd. originale, Leyde, 1631 – D.R. À Clermont, sous le plateau central, l’ancienne glacière de la rue Fléchier. © J.-P. Couturié (†) – ACAVIC, 2001

Le « Bleu de Pontgibaud »

Vers 1840, le remarquable site de Bannières – ou de Tournebise – est considérablement remanié en vue de son utilisation industrielle. À en croire le prolifique Ambroise Tardieu 2 , le comte de Pontgibaud autorise alors la société fromagère à capitaux lyonnais, dite « de Salinas », à effectuer d’importants travaux de recherches et d’aménagements. Plusieurs centaines de milliers de francs passent dans l’agrandissement de la dépression naturelle et la construction, à six mètres de profondeur, de bâtiments aujourd’hui en ruines ainsi que de deux caves voûtées, paradis souterrain du « Bleu de Pontgibaud », affiné à cœur entre trois et six mois dans une atmosphère judicieusement réfrigérante. Après la déconfiture financière de la société, monsieur le comte en reprend lui-même les rênes, permettant à des générations de gastronomes avertis de goûter aux étonnantes surprises de la nature auvergnate.

Les « oubliettes » glacées du château de Hauterive. © J.-P. Couturié (†)
Les « oubliettes » glacées du château de Hauterive. © J.-P. Couturié (†)

En 1867, dans son ouvrage, Les Époques géologiques de l’Auvergne, Henri Lecoq signale de la glace, observée en aout 1838 dansplusieurs entonnoirs de la « cheire » de Côme et dans les caves à fromage de Bannières. L’éminent botaniste attribue sa formation à « des courants d’air froids qui s’échappent de la lave », sans plus d’explications.

De l’évaporation de l’eau à la glace

Enfin, en 1901 et 1913, le professeur de géologie à Clermont-Ferrand, Philippe Glangeaud, attribue la formation de la glace à l’évaporation de l’eau en application du principe théorique selon lequel le froid produit par évaporation d’une masse d’eau devrait permettre d’en congeler une quantité sept fois plus grande. À l’exception d’une hypothèse par refroidissement nocturne, avancée en 1941 3 , cette démonstration fait depuis foi. Ainsi, en 1988, dans la Dépêche du Parc des Volcans, l’étude de J.-L. et P. Rigaud, basée sur des observations échelonnées durant l’année 1982, démontre que la congélation de l’eau se formerait à la fin de l’hiver en raison « d’un décalage des saisons en sous-sol ».

La « cheire » de Saint-Imier, dans le Jura suisse. © Jura bernois Tourisme
La « cheire » de Saint-Imier, dans le Jura suisse. © Jura bernois Tourisme

En 1998 et 2000, les mêmes conclusions résultent des travaux de R. Jouanisson et V. Farlay 4  : l’évaporation de l’eau dans un courant d’air a généré des trous à glace dans les deux « cheires » de référence… Et la sagesse chinoise de conclure : « L’homme court vers les places les plus élevées comme l’eau coule vers le bas. »

En hommage à Jean-Pierre Couturié, un universitaire de terrain toujours prêt à partager ses connaissances géologiques avec le monde associatif.

1 Où la température annuelle moyenne, à peu près constante en sous-sol, est de 9° C.
2 Historiographe (1840-1912), essentiellement du Puy-de-Dôme, notamment de sa terre d’origine maternelle, Herment.
3 Par Lepape et Colange.
4 Mémoire de maîtrise, sous la direction de Jean-Pierre Couturié (†).

Philippe Glangeaud (1866-1930), en « uniforme » professoral. DP
Philippe Glangeaud (1866-1930), en « uniforme » professoral. DP

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À propos de l'auteur

Anne-Sophie Simonet

Historienne de formation universitaire, Anne-Sophie Simonet arpente depuis des décennies le « petit monde » clermontois de la presse. Auteur d'une dizaine d'ouvrages, c'est en tant que président de l'association Les Amis du vieux Clermont qu'elle invite à cheminer dans sa ville natale, la plume en bandoulière.

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