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Sur l’une des cartes postales éditées sur l’affaire Quatresous, les assises © photothèqueCg63-Collection Louis Saugues
Chroniques

Trois morts pour Quatresous

« L’Auvergnat n’est pas criminel. Quand il s’y met cependant, comme en tout, il aime à bien faire choses. » Au début du siècle dernier, Joseph Quatresous donne raison à Alexandre Vialatte...

« À trois kilomètres de Medeyrolles, au hameau de Roussy, il faut prendre, sous une voûte sombre de sapins, un chemin non carrossable » pour atteindre Varagnat. Là, au bout du monde, à 102 kilomètres de Clermont-Ferrand, la nuit du 21 au 22 juin 1906 frissonne d’un triple assassinat. Le pays d’Ambert est sous le choc, la justice sur les dents et le fait-diversier vedette du journal Le Moniteur, Félix Ronserail[1], sur le coup grâce – alors que la coupe Gordon-Bennett 1905 vrombit encore dans les mémoires – à une Peugeot, « munie de pneus Torrilhon et conduite par l’habile mécanicien Bourgeois… »

Le sang dégouline. L’encre coule. « Une vraie boucherie. » Dans la chambre des crimes, « il semble qu’une pluie rouge se soit abattue. Les lits sont rouges, les rideaux sont rouges, le sol est rouge, les vêtements épars au pied des lits, les couvertures jetées pêle-mêle en un affreux désordre […] sont rouges [comme] les draps sur lesquels sont couchés les cadavres » de Jean Chelles[2] (57 ans), « brave et honnête cultivateur » décapité et lardé de coups de hache de scieur de long[3] ; celui de son épouse, née Philomène Bret (53 ans), assommée et égorgée ; enfin celui de leur fille, Marguerite (13 ans et demi), le corps mutilé de trente-sept blessures. Voilà ce que révèlent les autopsies pratiquées par le docteur Chassaing, faisant office de médecin légiste.

L’assassin, en « blouse noire où les boutons mettent des taches blanches ».
© PhotothèqueCg63-Collection Louis Saugues

« J’ai vu rouge »

Devant un tel carnage, commis sans effraction et presque sans vol d’argent, deux questions se posent : qui et pourquoi ? La justice et la presse tâtonnent jusqu’au 7 juillet quand le suspect numéro 1, le gendre et beau-frère des victimes, Joseph Quatresous passe, « à genoux et d’une voix mouillée de larmes », des aveux complets devant le juge Sieurac. « J’ai vu rouge et simulé un vol. Ce que je désirais c’était la succession : la maison, les vaches, les champs, les pâturages. Je suis parti de chez moi avec l’intention de tuer les époux Chèle, pas la petite. Je leur en demande pardon. J’ai agi sur un coup de folie. Je suis un misérable […]. Mes beaux-parents ne m’avaient donné leur fille [le 28 avril 1906] qu’à regret »[4], c’est-à-dire chichement dotée. De plus, les « vieux » s’obstinaient à refuser à leur gendre un emprunt pour acheter une propriété.

Même si, ou parce que son dossier à charge est copieusement fourni, Joseph n’oublie pas de faire honneur à la table carcérale d’Ambert puis de Riom et d’accrocher un crêpe de deuil au ruban de son chapeau car « Dieu est là pour tout réparer ». Moins convaincue par les dons d’ubiquité rédemptrice du Très-Haut, la femme de Joseph, Marie, demande le divorce dès le 10 juillet 1906. Le 28 novembre suivant, apparemment tout aussi sceptique, le procureur général près la cour d’assises de Riom requiert la guillotine pour Quatresous.

Circonstances atténuantes

Sans oublier de « remercier pour leur aimable obligeance [l]es deux demoiselles du téléphone – d’ailleurs charmantes – du bureau de poste d’Ambert », Ronserail commente : « Pour le public, un assassin a toujours une sale tête. » Avec sa blouse en toile bleue, son pantalon de velours et son chapeau de feutre, le paysan grossièrement taillé dans le sapin des bois noirs Joseph Quatresous (29 ans) est parfaitement dans le moule. À défaut d’une expertise médicale qui aurait déterminé si l’accusé est un « hystérique impulsif » ou un « dégénéré », Ronserail se livre à une expertise laïque sans la moindre excuse pour « la campagne menée en sa faveur par les journaux réactionnaires et cléricaux », c’est-à-dire L’Avenir du Plateau central !

Les jurés, eux, accordent des circonstances atténuantes à Quatresous en le condamnant aux travaux forcés à perpétuité. Quel rôle la proposition de loi portant suppression de la peine de mort, déposée quelques jours plus tôt par le ministre de la Justice Edmond Guyot-Dessaigne[5] et habilement évoquée par l’avocat de la défense, MMassé, a-t-elle joué dans cette décision « clémente » ?

Transport de justice dans la ferme des victimes.
© PhotothèqueCg63-Collection Louis Saugues.

 

[1]                                     Talentueux journaliste (1868-1931) au Moniteur, puis au Petit Marseillais et à La Vigie marocaine, auteur de L’Auvergne autrefois, aujourd’hui (1913), imp. Mont-Louis.

[2]                             Que Ronserail écrit aussi Chèle.

[3]                                      Tranchoir de 25 cm de large d’un côté, marteau de l’autre.

[4]                                     Quatresous n’était qu’un journalier.

[5]                                     Président du Conseil général du Puy-de-Dôme, député de la Gauche radicale…

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Simonet

Anne-Sophie Simonet

Historienne de formation universitaire, Anne-Sophie Simonet arpente depuis des décennies le « petit monde » clermontois de la presse. Auteur d'une dizaine d'ouvrages, c'est en tant que président de l'association Les Amis du vieux Clermont qu'elle invite à cheminer dans sa ville natale, la plume en bandoulière.

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