Vincent Speller, architecte, de ses bureaux près du square Michel de l’Hospital, a partagé son regard sur l’évolution de nos villes et leurs enjeux. Un regard entre deux eaux, fait d’accessits et d’incertitudes, qui dévoile la singularité de l’agglomération, ses progrès, ses atouts comme ses atours, ses paradoxes, ses faiblesses aussi. Surtout, un si fort attachement.
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Éric-Marie Gauthey : Vincent, rappelez-nous votre parcours.
Vincent Speller : Je suis né à Chamalières. J’ai fait mes études à Clermont jusqu’à la fin de mes études d’architectes. (…)
Nous avons, avec Xavier Fabre, fondé le cabinet éponyme Fabre & Speller il y a quarante ans. Au siège clermontois s’ajoute notre bureau parisien et nous envisageons la création d’un bureau en Allemagne où nous avons beaucoup de projets. L’agence emploie quinze à vingt personnes mais nous rencontrons quelques difficultés à stabiliser nos effectifs avec les jeunes générations (…).
Éric-Marie Gauthey : Cette difficulté est liée au métier ou à Clermont ?
V. S : Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Clermont est plutôt un atout. Nos collaborateurs ne sont pas clermontois. Ils ont vécu à Grenoble, à Paris, à Aix, à Zurich ou en Italie… Ils ont trouvé à Clermont un cadre de vie agréable, confortable, abordable et pratique. Pour nous ce n’est pas une contrainte même si ça peut l’être pour d’autres activités.
Des villes en voie de banalisation
E-M. G : Vous avez vu et voyez beaucoup d’autres contextes urbains. Quelle a été l’évolution de nos villes ces dernières décennies ?
V.S : En fait, il n’y a pas tant de différences entre Clermont et d’autres villes. C’est dommage d’ailleurs. Les villes sont toutes en voie de banalisation. Clermont aussi. Les mobiliers urbains sont les mêmes, les rez-de- chaussée commerciaux sont les mêmes, les architectures – de logements – sont les mêmes … Donc les villes se banalisent, se ressemblent.
Ce qui faisait avant l’attachement d’un citoyen à sa ville était que sa ville était différente des autres. C’est en train de disparaître et je pense que cet attachement est lui-même en train de disparaître parce que cette banalisation devient très prégnante dans les tissus urbains.
E-M. G : C’est l’évolution des morphologies urbaines ou l’évolution sociétale ? Le clermontois d’aujourd’hui est le même qu’il y a trente ans ?
V. S : Non, il a vieilli ! (rires). Plus sérieusement, c’est comme partout, les évolutions sont issues de la désindustrialisation, du COVID plus récemment. Mais c’est paradoxal.
Il a changé, comme partout, mais il est aussi resté très clermontois. Il a préservé une originalité : le secret. Clermont est particulière. C’est une ville qui a construit le secret (…) : ici, la Mairie ne donne pas sur une place mais sur une petite rue, ici, le théâtre aurait dû ouvrir sur la place de Jaude mais, non, son entrée principale est sur le côté, ici des bâtiments publics n’ont souvent pas leur accès principal sur les axes ou espace majeurs. Est-ce un effet du climat ou une volonté de masquer ses richesses ?
E-M. G : Cette caractéristique demeure ?
V. S : Non car aujourd’hui la plupart des projets tendent à se ressembler. Mais c’est finalement peut-être dommage ? (…)
Un paradoxe clermontois
Éric-Marie Gauthey : Vous rencontrez un ami qui a vécu à Clermont il y a trente ans, sans jamais y être revenu. Vous lui dites quoi des évolutions majeures de nos villes ?
Vincent Speller : Ce n’est pas forcément trente ans. Les villes sont des organismes vivants. Elles bougent en permanence et toutes les villes ont changé. Clermont a changé.
Si l’on considère les villes comme des organismes vivants, on peut se poser la question de leur âge. Alors, Clermont est-elle une ville jeune ? Oui, indéniablement du fait de la forte présence étudiante mais d’un autre côté, non, parce que je ne trouve pas que cette ville ait l’insouciance de la jeunesse. Beaucoup de réflexions ou projets sont très réfléchis, argumentés, etc. Mais j’ai la chance de beaucoup voyager et quand je vais à Tbilissi, Dalian, Krefeld ou à une toute autre échelle à Shanghai, on y trouve une sorte d’enthousiasme voir des projets, décisions ou réalisations qui peuvent paraître non réfléchis mais qui fonctionnent, souvent. Donc, pour Clermont, je n’ai pas le sentiment d’une ville exaltée, d’une ville jeune.
E-M. G : Il faudrait ainsi considérer Clermont comme une ville âgée ?
V. S : Ce n’est pas si simple, beaucoup de choses se font ou se sont faites. Parlant de Clermont, j’ai plutôt l’impression d’une ville en lifting permanent. Ce n’est pas négatif, ni critique. J’ai simplement cette impression que nous courrons après les autres, que des décisions ou choix auraient dû être pris bien avant et que nous courrons après les expériences positives des autres villes.
Un exemple avec le Carré Jaude 2, pas si ancien, alors que d’autres agglomérations tendent à démanteler ces centres commerciaux de centre-ville. Aujourd’hui on installe un réseau de chaleur et c’est très positif, mais ailleurs on commence à voir s’installer des réseaux de froid. La Scène Nationale a été construite mais très tardivement finalement en regard d’autres villes alors que nécessaire, méritée et utile pour un fort besoin culturel depuis longtemps. Finalement, Clermont semble toujours avoir ce temps de décalage.
Reste que l’on peut voir le verre à moitié vide ou à moitié plein. Il y avait des retards, beaucoup ont été comblés, il se fait en réalité beaucoup de chose. Ces retards se comblent, mais toujours avec ce décalage.
E-M. G : Dans ce temps long qui nous caractérise dans la gestion des projets, des évolutions, assez singulièrement par rapport à d’autres pôles urbains, n’est-ce pas finalement un atout, que de prendre le temps ?
V. S : Finalement donc Clermont n’est donc ni jeune, ni âgée, mais une ville mure, qui se prend le temps de la réflexion ? Peut-être, mais aujourd’hui tout s’accélère, les réponses aux urgences comme aux mutations. Tout s’accélère, l’évolution de la jeunesse, le rapport au travail, la société, l’environnement, les attentes des citoyens, tout. Nous n’avons plus tant que ça le temps de réfléchir. Nous sommes obligés d’aller plus, vite, aussi. Et c’est regrettable de devoir renoncer ainsi au temps de la réflexion.
E-M. G : Beaucoup de choses ont été faites. Sans entrer dans les détails, que manque-t-il à cette agglomération ?
V. S : Oui, bien sûr, beaucoup a été fait. Mais avant cette interview je suis tombé sur des classements de la « joie et du bonheur » dans les villes de France. Nous ne sommes pas bien placés !
Ces classements ne sont guère fiables, mais ce n’est pas le sujet. Le sujet c’est que ces classements existent, ils sont là.
Le sujet c’est que c’est une notion importante, parce que le monde mute, change et réinventer un plaisir urbain est une nécessité, une attente.
À titre d’exemple, l’on peut s’interroger sur la réappropriation des espaces urbains après les travaux, très liée à l’évolution du tissu commercial. Comment sortir du repli sur soi, de l’indifférence pour le voisin ou du refus du partage et de la rencontre qui trouve ses sources bien au-delà du contexte du moment (les effets du COVID …) ? Des enjeux de cohésion, de persuasion et d’anticipation
E-M. G : Sans parler des préoccupations quotidiennes et légitimes des citoyens dans le cadre des prochaines municipales, la campagne à venir ne manquera pas d’aborder ces thèmes, quels sont les grands enjeux pour nos villes ?
V. S : Le premier, c’est celui de la cohésion de la métropole, entre les différentes communes, ses composantes face aux grands sujets engagés ou à venir. C’est par exemple le sujet de l’application (du respect) du PLUI dans le domaine de l’urbanisme, de la non artificialisation des sols…. La question est ici celle de décisions pleinement partagées et appliquées.
E-M. G : Ce n’est pas déjà le cas ?
V. S : Non, il suffit de parcourir notre agglomération, de voir des quartiers pavillonnaires encore pousser, s’étendre …
Mais le deuxième enjeu c’est que la métropole doit pouvoir non seulement se faire entendre mais surtout se faire écouter, par exemple, des services de l’État. Il y a quand même des sujets régaliens qui se posent. On pense à la sécurité mais aussi aux transports. Leurs difficultés sont un handicap.
E-M. G : Des transports ? Vous parlez des transports avec le reste du monde ?
V. S : Oui, bien sûr (…) et puis le troisième enjeu c’est celui, non seulement d’accompagner – on le fait, tout le monde le fait – mais d’anticiper les changements, les mutations. Il faut être fort et courageux.
E-M. G : Vaste programme !
V. S : Oui, mais c’est un objectif vers lequel l’on doit tendre. D’autres agglomérations le font ou l’ont fait. On peut penser à Montpellier, à Nantes, à Strasbourg par exemple. Alors bien sûr c’est un risque, mais non sans succès.
Il faut se dire que les choses vont changer. Il y a eu dans les cas cités une claire anticipation de ce que pouvaient et devaient être des grandes métropoles face au centralisme français.
E-M. G : N’y a-t-il pas dans ces comparaisons un tropisme en regard de la géographie des agglomérations évoquées ? Leur bassin d’attractions ne sont pas les mêmes !
V. S : C’est tout le paradoxe pour Clermont qui a des forces et des faiblesses, en même temps. Au registre des forces nous participons dorénavant d’une très grande Région, de la taille et de la puissance d’un Lander allemand, (…) mais avec cette faiblesse géographique, cette césure du Forez qui coupe.
De la même manière nous sommes aussi dans cette « banane des territoires oubliés », ce grand massif central cher à la DATAR or, on l’a vu, dans la construction de la candidature à la Capitale européenne de la culture, quand on rassemble les oubliés, ils sont une force également et peuvent produire un vrai projet. Je crois à cette force.
E-M. G : Ça veut dire que l’enjeu c’est d’être capable de jouer sur les deux tableaux ? A la fois sur l’administratif, avec la Région AURA et sur la réalité géographique et historique du massif central mais qui n’a plus d’existence administrative ?
V. S : Mais qui en a beaucoup d’autres, notre histoire, nos paysages, notre tissu social. Ce sont de vraies richesses. (…).
Oui, arriver effectivement à jouer sur ces deux tableaux car nous sommes finalement à la jonction de deux réalités, à un point de rotation, d’articulation entre ces deux axes Nord-Sud et vers l’Est.
Ces enjeux sont presqu’éthiques finalement : la cohésion d’un ensemble (l’échelle métropolitaine), la capacité à se faire écouter des instances nationales (et il faut bien savoir où sont les responsabilités et elles ne sont pas toutes à l’échelon local, ni ne reposent sur les seules épaules des Élus locaux) ; enfin la capacité à anticiper en connaissant bien nos forces et nos faiblesses. (…)
E-M. G : On rentre dans une période électorale, pour les municipales, plus proche des préoccupations du quotidien. Un marronnier des médias, comme des réseaux sociaux, consiste à faire prévaloir une rupture entre citoyens et Élus. Mythe ou réalité ?
V. S : Je ne sais pas, je n’ai pas d’avis. Par contre, certains se prévalent de cette distance, réelle ou non, pour asseoir leurs positions et leurs vues. En fait, travailler souvent dans d’autres villes et pays m’amène à ne pas me poser cette question. En fait, être élu veut dire que l’on n’est pas si loin que ça des gens, sinon on ne serait pas élu ! Le reste relève plutôt d’une certaine démagogie (…).
La culture, essentielle et paradoxale
Éric-Marie Gauthey : Parmi les marqueurs des villes, il y a la culture. Qu’est-ce qui a bougé, que manque-t-il ? Est-ce une dépense utile et nécessaire que d’investir dans la culture ?
Vincent Speller : Mais c’est prioritaire ! D’abord parce que ce n’est pas forcément ce qui coûte le plus cher et parce que la dépense culturelle est d’un très bon rendement. Avec des moyens, certes parfois importants, on arrive à faire beaucoup de choses sur le plan du lien social, de la cohésion, de la rencontre et peut-être au final, plus important, de la réflexion, du plaisir…du bonheur !
Il y a quand même là aussi un paradoxe car la culture coupe également. Certains consomment de la culture et d’autres non, il peut se développer entre eux des formes de mépris – tout du moins de distance – et du coup un acte de cohésion peut aussi véhiculer des scissions.
Mais l’inverse existe tout autant. Une amie, de Clermont, grande photographe, Anne-Marie Filaire, avait fait une exposition il y a quelques années de portraits de champions sportifs clermontois, de très belles photographies, à la suite d’une résidence. Et ce qui s’est passé de très beau et passionnant c’est que, du coup, il y a eu un vrai partage entre culture et sport. Il y avait à l’inauguration deux groupes de personnes qui habituellement ne se parlent pas, voire même ne se respectent pas et qui ce soir-là ont partagé un même plaisir et se sont mélangés (…).
E-M. G : Qu’est-ce qui vous attache et vous rattache à Clermont ?
V. S : Pour être honnête, de nombreuses raisons personnelles et professionnelles (…) auraient naturellement dû me pousser à quitter Clermont. Je suis resté par attachement. Aujourd’hui j’aurais voulu faire cette interview au sommet du Puy de dôme, mais la météo ne l’a pas permis. Parce que de plus haut on perçoit mieux les choses et en l’occurrence on aurait vu les raisons de mon attachement. Le territoire et le paysage en premier lieu. Cette agglomération adossée à la chaine des Puys, patrimoine de l’UNESCO.
Cette situation est magnifique et exceptionnelle, parce que c’est beau, parce que ça m’appartient parce que j’y suis né !
On y voit la Sioule aussi et alors je pense à Alexandre Vialatte et j’ai un attachement à son écriture., son humour, sa détestation des gens suffisants et satisfaits. On la voit, comme on voit Clermont, ville sèche entourée d’eau, un autre paradoxe clermontois.
On voit que Clermont est construite sur un volcan et j’aime cette singularité clermontoise d’être ainsi en situation de fragilité et de risque. C’est comme habiter en fond de vallée à Chamonix. Il y a ce sentiment agréable et surprenant de fragilité, de péril et de tension assez fort à Clermont. On y voit la Cathédrale, noire comme un tableau de Soulage, outrenoir !
Et puis, on y voit le stade Marcel Michelin. J’y ai un attachement particulier parce qu’il participe au souvenir que j’ai de mon père et qu’une victoire de l’ASM est un plaisir que l’on partage avec toute une ville et 150 000 « jaunards » si différents les uns des autres et pourtant rassemblés. Enfin j’y ai mes collaborateurs, qui ne sont pas clermontois mais qui ne veulent pas en partir. Surtout, j’y ai mes amis !





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