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Lalibela- Ethiopie- photo D.R.
Chroniques

Lettre de Noël, Ethiopie

6 janvier 1997. La nuit tombe sur Axum, à l’abri, une fois n’est pas coutume dans ce voyage, d’un hôtel aux allures presque chic. Mais comme partout flotte ici aussi ce parfum d’oubli.

Celui des touristes tant attendus et si chimériques pour lesquels sont ressortis les anciens usages d’un accueil daté, les vieilles nappes blanches élimées et jaunies et une carte où se disputent surtout les « no more ». Les no more hôtels !

Alganesh est tigréenne. Echappée sous Mengistu au Canada et revenue dans sa ville depuis la chute du Staline africain. Sans perdre l’intérêt de son petit commerce, elle m’accueille avec des accents maternels. Attentive et disponible.

Le repas partagé, injera et purée de pois, elle m’invite à l’accompagner. A la messe de Noël. Celui du calendrier julien où les années de douze mois égaux se complètent de quelques jours supplémentaires comme une séance de rattrapage.

J’avais de ce pays une vision biblique faite d’images. Celles fantasmées autant que celles révélées par ces photos de Depardon[1]. Ces silhouettes de blanc flottant devant des paysages où l’Homme n’a pas de trace. Que te dire alors de cette messe ?

Le sacré et le païen mélangé

Il y a l’église bien sûr. Posée au pied des stèles énigmatiques. Sur la litière de teff, l’on s’amuse et discute. Les hommes rentrent à l’Ouest et les femmes à l’Est dans une ambiance qui démarre en réunion de famille. Les enfants jouent, espiègles, les yeux grands ouverts, aux aguets de je ne sais quelle révélation. Les mères s’affairent et les hommes semblent porter leur regard loin au-delà de ces murs aux plâtres décomposés.

Par vagues successives qui emplissent l’espace comme un parfum capiteux, déjà saturé de la rumeur autant que de la chaleur emprisonnée, des roulements de tambour bercent l’oreille de rythmes africains.

Petit à petit, des robes passent et s’enfilent, blanches d’abord puis colorées. Le profane que je suis n’y comprend rien mais devine un rituel au déroulement lancinant et ancestral.

Les couleurs s’installent, outrancières dans leurs tons et leur brillance. Ceux-là même que je croyais badauds se révèlent prêtres. Les turbans volent, remplacés de couronnes dorées. Les bâtons de vieillesse deviennent sceptres et la foule s’anime et tournoie et psalmodie. Et les tambours s’agitent et les crécelles leurs répondent.

Il s’est passé plusieurs heures à voir monter la ferveur et les rôles s’incarner. Et dans ce rite s’emmêlent en un inattendu mélange toute la musique de l’Afrique, toute une liesse à la plastique païenne et une sacralité que l’on dirait tout droit sortie de la Bible.

Rassasié de l’observation, saturé de chaleur et de poussière, sans comprendre les chants, c’en est trop pour le mécréant que je suis ! Je m’échappe de cette parenthèse et rejoint mes pénates, laissant Alganesh à la cérémonie.

 

 

[1] La Porte des Larmes

À propos de l'auteur

Eric Gauthey

Né avec la crise des missiles de Cuba, son enfance, ses études et ses premières années de la vie d’adulte furent nomades.
Au début des années 90, il émigre à Clermont-Ferrand pour se sédentariser. Son métier, non moins sédentaire, l’engage dans le service au public (transports publics de l’agglomération clermontoise).
Le voyage reste sa passion, pour ses vacances mais pas seulement. Cofondateur d’Il Faut Aller Voir et du RV du Carnet de Voyage, il pousse jusqu’à publier deux ouvrages : « Cher Bouthan » – 2011 et « Buna Tatu » - 2017 (sur l’Ethiopie).

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