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Photo Eric Gauthey.
Chroniques

Cœurs purs

« Bénis soient les cœurs purs, ils verront Dieu » figure à Lhassa sur la tombe de Francis Younghusband. Cet officier anglais du 19ème est étroitement mêlé à l’épopée britannique sur l’Everest et au mythe de Georges Mallory.

Avec « Les soldats de l’Everest » [1] , Wade Davis en a livré un récit monumental : plus de six-cent pages au terme de plus de dix ans de recherches. Comme au pas lent des yaks des lourdes expéditions de 1921, 22 et 24, son travail fait écho à ces approches qui mobilisaient sur plusieurs mois des centaines de bêtes et d’hommes. Loin du style alpin qui apparut quarante ans plus tard et faire de la vitesse l’alliée de la conquête.

Avec Cédric Gras on est plus dans ce style, dans ses recherches comme son écriture, pour nous livrer une autre saga des hauteurs, celle de Vitali et Evgueni Abalakov, « Alpinistes de Staline » [2],  qui marquèrent de leur nom, à l’ombre anonyme du rideau de fer, la conquête des sommets de l’Union soviétique.

Georges, Vitali, Evgueni, des cœurs purs à la vie aimantée par les sommets, aux destins croisés, composant avec l’histoire pour satisfaire leur passion dévorante.

Avoir la terre pour piédestal[3]

Ils l’ont eu, cette terre à leurs pieds. Et si Mallory y mourut à 37 ans, laissant planer l’incertitude et son mythe dans un nuage, à quelques pas du sommet, la vie des deux sibériens s’acheva différemment. Ils avaient respectivement 17 et 16 ans à la dernière tentative de Mallory sur le toit du monde. Evgueni l’artiste disparut à quarante ans, absurdement mais ayant échappé aux geôles du NKVD à l’inverse de Vitali, l’industrieux, l’imaginatif, qui marqua jusqu’en 1986 l’histoire russe des sommets. Ils n’auront pas laissé beaucoup de voies invaincues, enfermés dans le silence soviétique.

Ils se seront tous appuyés sur l’ambition des empires autant que ces derniers s’en seront servis. Planter l’Union jack répondait bien, en ce début de siècle, à l’honneur de la Couronne pour ces hommes construits dans cette éducation post-victorienne qui faisait dire à Cécile Rhodes « Il se trouve que nous sommes le premier peuple du monde, et plus nous nous y installons, mieux cela vaut pour l’humanité ». Pas si différent de l’ambition d’un nouvel Homme pour les deux frères contraints de poser bustes de Lénine et autres stations météo sur les pics de la Victoire, de Staline ou du Communisme. La passion individuelle se fondait dans la raison collective.

Georges Mallory avait basculé, à peine adulte, dans la boucherie des tranchées pour se relever, survivant, sur les pentes himalayennes. La guerre aussi aura marqué les frères Abalakov, celle sournoise avec le régime, celle non moins meurtrière trente ans après Mallory.

Il y a dans ces deux ouvrages autant de différences que de similitudes. Les auteurs, lentement mais passionnément pour Wade Davis, au pas de charge pour Cédric Gras, nous embarquent avec ces figures hors normes, nous hissent avec eux sur les sommets, nous instruisent aussi de l’histoire de ces deux empires. Ils nous emmènent tous deux dans des voyages d’exception.

 

[1] Ed. les Belles Lettres, 2016.

[2] Ed. Stocks, 2020.

[3] « De là-haut, j’eu l’impression d’avoir la terre pour piédestal ». R Gary

 

 

 

À propos de l'auteur

Eric Gauthey

Eric Gauthey

Né avec la crise des missiles de Cuba, son enfance, ses études et ses premières années de la vie d’adulte furent nomades.
Au début des années 90, il émigre à Clermont-Ferrand pour se sédentariser. Son métier, non moins sédentaire, l’engage dans le service au public (transports publics de l’agglomération clermontoise).
Le voyage reste sa passion, pour ses vacances mais pas seulement. Cofondateur d’Il Faut Aller Voir et du RV du Carnet de Voyage, il pousse jusqu’à publier deux ouvrages : « Cher Bouthan » – 2011 et « Buna Tatu » - 2017 (sur l’Ethiopie).

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