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Immortalisé par Pablo Picasso (1901), tableau vedette d'une vente aux enchères parisienne en 1938.
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Bibi-la-Purée a choqué les ver(re)s avec Verlaine

Grand-père Bibi, Jean Salis, avait émigré de son village des Grisons suisses en Livradois pour chercher moins d’infortune. Papa Bibi, qui exerce le gouleyant métier de cabaretier, abreuve le Cercle littéraire d’Ambert. Bibi, né André-Joseph Salis à Ambert le 28 juillet 1848, est pris en charge, à 16 ans, par son oncle prêtre qui devient son tuteur et lui verse une rente.

Après un hypothétique service militaire dans les zouaves, sa « figure chafouine [dans laquelle] s’étire une bouche édentée aux lèvres minces, serrant un éternel mégot » arpente Paris. Dans l’effervescent Quartier latin, Bibi se « la » joue étudiant, poète ou sculpteur tandis que, pour survivre, il se vend sur cartes postales, cire les chaussures ou allume le poêle de quelque obscur peintre montmartrois. Son petit boulot de prédilection consiste à porter à Esther Boudin les billets doux de son amant, Paul Verlaine, dont il se dit le secrétaire. Évidemment, les pourboires récoltés portant bien leur nom se transforment en libations aux cafés Procope ou Boul’Mich. Employé en « C.D.I. » à mendier une cigarette ou un bock et à bourrer la pipe de Verlaine en attendant le moment opportun de partager une absinthe avec lui, il dort à l’asile de nuit ou chez des copains de beuveries.

L’« hère » de rien…

Bibi en carte postale-coll.AS.Simonet.

C’est au cours louvoyant d’une soirée chez le Poète maudit que le « zouave », ivre mort, renaît de ses cendres sous le nom de Larbi-la-Purée, aussi vite diminué en « Bibi » qu’il est baptisé au champagne par le poète. En toute modestie, Bibi résume ainsi son entrée dans l’immortalité : « Un nom glorieux se compose entre le vert de l’absinthe, l’or du champagne et les dents blanches des femmes » !

À la mort de Verlaine, il reçoit de son ami sa plume, son encrier et l’une de ses chemises qu’il gardera jusqu’à sa mort, le 24 juillet 1903 à l’Hôtel-Dieu de Paris, dans sa 55e année. Lui qui pensait que « le monde n’est qu’une vaste fumisterie, une blague du Créateur » réserva un ultime « clin-deuil » à ses potes carabins qui purent exercer leurs bistouris sur son corps à l’École de Médecine…

L’« hère » de rien, Bibi a inspiré Bibi-la-Purée, un film muet de Maurice Champreux (1925), auquel succède une version parlante de Léo Joannon (1934), les deux interprétés par Georges Biscot avec, pour le second, Josette Day[1]. Dans son poème L’enterrement de Verlaine[2], Paul Fort (1872-1960) n’a, lui non plus, pas oublié l’épave ambertoise devenue égérie du Paris des arts sous le règne implacable de Sa Majesté Absinthe…

« Tous les grognards – petits – de Verlaine étaient là,
Toussotant, Frissonnant, Glissant sur le verglas,
Mais qui suivaient ce mort et la désespérance,
Morte enfin, du Premier Rossignol de la France.

[…]

N’importe ! Je suivrai toujours, l’âme enivrée
Ah ! Folle d’une espérance désespérée
Montesquiou-Fezensac et Bibi-la-Purée
Vos deux gardes du corps, – entre tous moi dernier. »

 

[1] Compagne de Marcel Pagnol pendant la guerre avant de jouer dans le film de Jean Cocteau La Belle et la Bête (1946).

[2] Mis en musique par Georges Brassens (1960).

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Simonet

Anne-Sophie Simonet

Historienne de formation universitaire, Anne-Sophie Simonet arpente depuis des décennies le « petit monde » clermontois de la presse. Auteur d'une dizaine d'ouvrages, c'est en tant que président de l'association Les Amis du vieux Clermont qu'elle invite à cheminer dans sa ville natale, la plume en bandoulière.

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