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La « Saint-Cochon » avec moustaches, sabots, biaudes, gapettes et sang ! Coll. A.-S. Simonet
Chroniques

Best…hier

Pour René Descartes et son fameux esprit cartésien, l'animal ne serait qu'une machine perfectionnée qui, tel un automate, répondrait à des stimuli sans raisonnement ni ressenti...

Donc, si dans les souvenirs de mon enfance aussi campagnarde que « cochonnante », hurle encore le porc bien gras sacrifié à la charcuterie maison, dois-je en conclure que l’expression paniquée de sa « douleur » n’était qu’un déterminisme ? Un peu comme celui de l’horloge comtoise qui sonnait mécaniquement les heures ? Évidemment, non. Pourtant, quoi ou qui programmait la grande fierté de mes 7 ans d’être là ? Arc-boutée au bout d’un banc, je tournais de toutes mes forces – donc par intermittence ! – la machine à hacher les saucisses « mauvaises »[1] et les saucissons, fins ou gros. Plus la viande déboulait dans l’entonnoir, plus il fallait s’activer. Les femmes lavaient et relavaient les boyaux, cercueil capitonné d’un inoubliable boudin, délicatement allongé de poireau et d’oignon. À midi, les hommes dévoraient bruyamment l’échine fraîche. 

Le coup du lapin 

Copine de la « Saint-Cochon », la « Saint-Lapin ». Dans sa version paysanne d’antan, ce rite n’a rien à envier à la tragédie classique, dans le pur respect de la règle des trois unités : lieu, temps et action. Acte I : d’un coup de gourdin aussi violent que précis, le héros bien involontaire de la pièce, extirpé de la cage à engraisser où il séjournait depuis une semaine, est assommé. Raide. Acte II : un coup de canif circulaire savant arrache un œil de l’Oryctolagus cuniculus, tenu de poigne virile par les pattes postérieures. Acte III : une découpe en arrondi de la fourrure des membres postérieurs annonce un strip-tease complet de Janot. Acte IV : une sorte de hara-kiri par procuration involontaire lui ouvre les entrailles, prélude à l’extirpation délicate et essentielle du fiel[2], trop plein d’amertume gustative. Acte V : pendu « à la Mussolini » à un crochet spécial, dans la cave voûtée en terre battue, l’animal se « fait »… à l’idée d’un civet. « Bon » appétit ! ?

Ces fêtes barbares ont (presque) disparu. Un anthropomorphisme bien-pensant et tout aussi peu respectueux de l’animalité leur a trop souvent succédé. 

« Humaines de vies ! »…   

Nicky Rossi et Tino © Jacques Marouani – Coll. A.-S. Simonet

… Pourraient aboyer en chœur bien des chiens mal-aimés de nos villes…

Pauvre Brooky ! Ton univers de caniche toy affublé d’un trench-coat se résume, au bout de ta laisse, à quelques enquêtes olfactives au pied d’un platane poussiéreux.

Pauvre Scotch ! Superbe labrador mordoré aux yeux assortis, tu survis engoncé dans ta graisse et un studio, à deux heures d’embouteillages des grands espaces.

Allez ouste ! Honte à vous, névrosés des pays trop riches, réduits à transférer votre ennui métaphysique sur un berger allemand et chez un vétérinaire-comportementaliste qui se fera un devoir médical, et un plaisir financier, de conseiller à « Sultan » quelques séances chez un éducateur canin[3] ou de lui prescrire des antidépresseurs sortis d’un laboratoire pas fou du toutou !

Pourtant, prendre le temps, la peine et le plaisir d’aimer son compagnon à quatre pattes comme un chien signe un pacte…

Sans Tosca, chienne de survie…© A.-S. Simonet

À la vie, à la mort…

N’est-ce pas Nicky qui, après avoir parcouru plusieurs kilomètres à pattes, fit une entrée remarquée dans la nef de la cathédrale d’Ajaccio juste pour accompagner une dernière fois son Tino Rossi ?… N’est-ce pas Baltique qui tira fébrilement sur sa laisse lorsque passa devant elle le cercueil de son François Mitterrand ?…

N’est-ce pas ma Tosca ? Ses yeux et sa gorge frétillaient. Son périscope caudal menaçait de mort violente tout bibelot passant dans son champ de rotations effrénées. Elle me donnait une franche poignée de patte et se mettait à rigoler à babines déployées. Mais si, Tosca riait. Avec distinction, sans bruit. Avec convivialité, sans retenue. Elle se marrait, se fendait la gueule, se gondolait… Bref, ma chienne était heureuse. De garde depuis au moins une heure et demie, elle s’était portée aux avant-postes, face à l’ennemi potentiel, devant l’entrée de notre intimité. La quiétude revenue annonçait une soirée délicieusement ordinaire…

 

[1]      De sublimes saucissons à cuire dans un fait-tout avec des patates !

[2]      Poche biliaire voisine du foie.

[3]      Validé par le ministère de l’Agriculture, le brevet professionnel d’éducateur canin existe depuis 2005 !

À propos de l'auteur

Anne-Sophie Simonet

Anne-Sophie Simonet

Historienne de formation universitaire, Anne-Sophie Simonet arpente depuis des décennies le « petit monde » clermontois de la presse. Auteur d'une dizaine d'ouvrages, c'est en tant que président de l'association Les Amis du vieux Clermont qu'elle invite à cheminer dans sa ville natale, la plume en bandoulière.

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