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Aurore Thibaud- photo Sébastien Godot/ agence Ekodrone.
Innovation Rencontre

Aurore Thibaud et la start-up qui valorise les territoires

Elle n’est pas clermontoise d’origine mais semble avoir eu un coup de foudre pour la capitale auvergnate. La preuve : elle y a basé Laou, start-up montante du Bivouac et un des acteurs privés les plus dynamiques sur la promotion des territoires. Aurore Thibaud, sa co-fondatrice, nous explique pourquoi il est si important de valoriser l’image des « régions » en France, par la qualité de vie comme par les perspectives économiques. Et comment elle le met en musique à travers Laou et l’accompagnement du Bivouac pendant un an et demi. 

 Tu es sensible à la question de l’enclavement territorial et identitaire des populations …

Je fais partie des gens qui souffrent de voir les territoires se vider et qui se bougent pour changer les choses. De mon côté, je ne supporte pas que l’on critique ou stigmatise des territoires sans les connaître. Et je veux changer l’image des régions.

D’un côté, il y a des gens qui font trois heures de transport par jour, vivent dans la pollution et le stress permanent, dans des apparts minuscules, avec des gosses qui n’ont jamais vu une étoile ni une carotte pousser, et se demandent pourquoi ils se sentent “un peu déprimés” … et de l’autre, des territoires qui peinent à attirer des talents alors que la qualité de vie est super, qu’il y a de l’emploi et des opportunités incroyables à saisir … C’est incompréhensible !

« Je fais partie des gens qui souffrent de voir les territoires se vider et qui se bougent pour changer les choses »

Il faut radicalement changer la mentalité des Français sur la réussite d’une carrière, et déconstruire les schémas type sur la réussite sociale. C’est bien pour les territoires, mais c’est surtout bien pour eux ! Quand quelqu’un nous envoie un e-mail pour nous dire “je suis plus heureux depuis que je vis ici, et c’est un peu grâce à vous”, je me dis “cool” !!!

Quel lien entre ce combat que tu mènes et ton parcours de vie ?

J’ai déménagé environ dix fois en 15 ans, en France, en Espagne, à Haïti, j’ai donc vécu de nombreuses fois la mobilité. Avant j’étais à Paris, et encore avant à Grenoble, Toulouse, Poitiers… J’ai navigué entre des villes de taille intermédiaires, la ruralité, les grandes métropoles. Mes parents, eux, sont très sédentaires, ils sont agriculteurs dans le nord du Limousin. Je suis partie de manière classique pour les études, j’avais envie de voir ailleurs. Mais l’endroit où je me sens le mieux restera toujours le Limousin, qui pâtit d’une image médiocre alors que c’est un endroit formidable avec des gens passionnants, comme partout !

Je n’aurais sûrement jamais créé Laou si je n’étais pas originaire du Massif Central, et si je n’étais pas aussi inspirée par l’histoire de cette région, l’histoire de ses habitants, de ses migrations, de son économie. En revenant d’Haïti, j’ai écris un livre sur ma famille, qui comme tout le monde a vécu des guerres, des départs à Paris pour le boulot, des retours aux sources. C’était le début du chemin qui m’a mené vers Laou. Je suis partie de la région comme plein de gens, et j’y suis revenue, comme plein de gens… Je suis très attachée à ce territoire, je veux le voir se développer.

Quel est ton angle d’attaque ?   

Perrine et Aurore- photo Aurore Thibaud.

J’ai toujours été intéressée par la question du territoire et de son influence sur la vie et la carrière d’un individu. Au début, je me suis dit que j’allais attaquer le problème en travaillant dans le social, avec les jeunes des quartiers défavorisés, qui sont pour moi ceux qui subissent le plus la question du territoire et de l’enclavement.

J’ai d’abord lancé le programme Créa Jeunes de l’ADIE à Grenoble, j’ai fait partie de leur équipe pendant trois ans et j’ai adoré cette association. Les gens y étaient formidables ! Les jeunes, les bénévoles, l’équipe … Je me suis rendue compte que pour ces jeunes, la solution était cependant à l’école, autour de la mixité sociale et de l’exemplarité. Quand on est enfant, ou adolescent, on a besoin de modèles pour se construire et s’inspirer. Mon avis c’est que nous serions bien inspirés de faire intervenir des professionnels de tous les métiers dans les écoles dès le plus jeune âge et d’y recréer de la mixité sociale avec des enfants de tous les milieux.

Après avoir travaillé dans le micro-crédit en Haïti, j’ai travaillé chez Emmaüs à Paris. Il y avait des profils très durs, alcooliques, grande précarité, et c’était passionnant de les voir évoluer au sein d’une communauté … Emmaüs est une association formidable qui remplit un vrai service. Mais j’y ai aussi appris que les travailleurs sociaux sont des gens difficiles. J’ai carrément eu une incompatibilité d’humeur avec ma supérieur hiérarchique, et comme beaucoup d’entrepreneurs je crois, c’est ce qui m’a fait me rendre compte que je n’étais plus faite pour être salariée. Il était temps de me consacrer à ce qui me passionnait vraiment, à savoir l’attractivité des territoires.

Qu’est ce qui t’as donc tant plu à Clermont-Ferrand ?

Je trouve que c’est une ville très belle, vraiment. Voir la nature depuis le centre-ville, c’est génial. J’ai la chance de vivre en hauteur, et de voir le Puy de dôme en même temps que la cathédrale. J’ai vu les plus belles lumières de ma vie à Clermont, et une quantité dingue d’arc-en-ciel … Moi qui suis très sensible à la lumière, aux couleurs, je suis servie !

« J’ai toujours été intéressée par la question du territoire et de son influence sur la vie et la carrière d’un individu »

[Et puis] je suis entourée de gens très différents qui me stimulent. A Clermont-Ferrand, l’urbanisme permet d’avoir une bonne mixité sociale, et le centre-ville concentre tous types de populations, dans les bistrots, dans la rue, dans les festivals, c’est rafraichissant ! A Paris, j’étais toujours entourée de trentenaires qui avaient le même profil que moi, c’était un peu plat…

En plus la taille de la ville fait qu’en quinze minutes on peut retrouver les personnes qu’on aime. Ça remet de la spontanéité dans la vie ! et ça me plait beaucoup. Enfin, les Clermontois sortent beaucoup, c’est une ville de bons vivants qui aiment la convivialité et sont très chaleureux, ça me convient parfaitement.

Ton épanouissement est aussi lié à ta start-up, Laou

Laou identifie des talents qui veulent changer de job et de territoire et fait matcher leur projet avec le besoin des entreprises qui recrutent en région. La start-up est pour l’instant spécialisée dans le recrutement de profils tech en Auvergne-Rhône-Alpes.

Le projet a germé vers 2015. J’ai quitté Emmaüs le 19 juin de cette année, il y a déjà 3 ans.. Je m’étais rendue compte que je ne supportais plus mon job. Et je savais dorénavant que ma passion était d’œuvrer pour les territoires, leur image, en développant la mobilité professionnelle.

« Les Clermontois sortent beaucoup, c’est une ville de bons vivants qui aiment la convivialité et sont très chaleureux. »

Bien sûr aujourd’hui mon épanouissement passe beaucoup par Laou. J’adore ma boîte, mon équipe, et notre mission. Travailler sur les sujets de l’emploi et de l’attractivité en même temps, c’est une chance. On a un boulot génial et je l’espère utile.

Comment te complètes-tu avec Perrine* ?

Au tout début du projet, j’ai cherché une associée, car je savais que je ne pouvais pas créer Laou seule. Mais j’avais un tout petit chômage, je ne faisais rêver personne avec mon projet de territoires… C’était une période difficile. Mais j’ai rencontré Perrine un an après Emmaüs. Un an compliqué, avec deux tentatives d’association qui ont mal marché… Jusqu’à ce que je définisse bien le poste que je cherchais, un poste de product manager.

Le projet Laou a vraiment démarré le jour où Perrine est arrivée. Quand je l’ai rencontrée, je pensais qu’elle ne voudrait pas travailler avec moi sur le projet, j’étais un peu désespérée de trouver la perle… Et elle a dit oui tout de suite ! Avec son cerveau d’ingénieur, son approche carrée et son expérience des start-ups, elle apporte exactement ce qu’il faut à la boîte. Je savais que le moyen le plus pertinent pour changer l’image et la mobilité des territoires serait le web, mais de là à créer un outil efficace et scalable, il y avait un long chemin. Et, grâce à Perrine, on l’a entamé avec une méthode solide…

« Je savais que le moyen le plus pertinent pour changer l’image et la mobilité des territoires serait le web. »

Nous sommes très complémentaires, au quotidien c’est une force immense, et chacune est capable de reconnaître la valeur de l’autre et de la soutenir quand elle sent qu’il faut le faire. J’adore bosser avec Perrine.

Quelle chef d’entreprise es-tu ?

J’ai vécu l’ennui au boulot et surtout le fait de ne pas être bien considérée. Alors, hors de question que mes équipes le soient à leur tour. Chez Laou, les idées de tout le monde sont écoutées avec autant d’attention. Même si nous sommes encore un petit groupe, nous formons une vraie équipe. Pour s’écouter, se challenger, se considérer et surtout se soutenir. Créer une boîte au début, c’est passionnant, mais c’est fatigant, moralement et physiquement. Avec une équipe soudée, tout ça devient possible.

Ma priorité, c’est donc que mon équipe kiffe, car je sais que c’est la clef principale de la réussite de Laou ! Si t’es pas capable d’être bon avec tes équipes, comment veux-tu faire de bons produits, comment peux-tu faire adhérer durablement tes clients ou tes utilisateurs ? Je ne suis pas tendre avec eux parfois, mais je suis sensible au fait qu’ils [s’éclatent], et je les valorise.

Comment Laou est-elle arrivée au Bivouac ?

On s’est vite dit qu’on devait être accompagnées. En regardant sur Maddyness, j’ai vu l’appel à projets Mobilitech du Bivouac… je connaissais déjà Gérard Lombardi** de l’ARDTA, et je savais qu’ils avaient beaucoup d’avance sur l’attractivité de l’Auvergne sur le web. Tout le monde se souvient de leurs pubs, de leurs vidéos ! Même si finalement on a pas pu travailler avec eux, je me suis dit: “En Auvergne, le marketing des territoires veut dire quelque chose.” Pour moi qui voulais quitter Paris, l’environnement professionnel présenté par le Bivouac était donc une aubaine.

Après un an et demi passé au Bivouac, qu’en retires-tu ? 

Lors de l’inauguration du Bivouac- photo Damien Caillard.

Le Bivouac nous a apporté beaucoup. Ce qui enrichit le plus un entrepreneur, c’est le partage d’expériences avec d’autres entrepreneurs. [Ici,] j’ai la chance d’être suivie par Guillaume Vernat [de Digital League]. Guillaume nous a énormément aidé, c’est un soutien immense pour Laou. Il a déjà vécu tout ce qu’on vit !

D’autres experts et d’autres entrepreneurs nous aident aussi très régulièrement, dont beaucoup que nous connaissions avant le Bivouac. En plus de tout ça il y a des personnes inspirantes qui passent dans les locaux, notamment PAB*** et Raphaël [du groupe Centre-France]. Cela fait du bien de les avoir dans l’écosystème. Je les trouve hypra pertinents !!

Pour autant, il ne faut pas oublier que quand tu es entrepreneur, tu es tout seul. Je ne compte pas sur un accélérateur ou sur mes mentors pour faire avancer ma boîte. Ce qui fait avancer Laou, c’est Perrine et moi, et au final c’est nous qui avons les responsabilités, le dernier mot, les 1000 sujets à traiter en même temps, la pression… [Cela dit], le Bivouac et nos soutiens et mentors nous soutiennent dans cette incroyable aventure, avec ses hauts et ses bas..

Et en termes d’ambiance ?

Le Bivouac, c’est une grande famille, portée par Clément et Sandra, les piliers et maintenant par Pierre et Alain**** qui ont apporté une fraîcheur salutaire à l’ensemble. Et c’est hyper agréable au quotidien. Un entrepreneur a aussi besoin d’être écouté sur [ses petits problèmes] chaque jour, c’est important. Le Bivouac est un élément positif pour le territoire et j’attends qu’il soit fier de ce qu’il a fait. Moi, j’en suis fière, comme de l’écosystème clermontois !

« Il ne faut pas oublier que quand tu es entrepreneur, tu es tout seul. »

Tous les territoires et tous les écosystèmes ont des atouts, et tous ont des défauts. Mettons en valeur nos qualités et notre singularité, sans nous comparer aux autres. Clermont peut être de façon générale très fière de sa dynamique, de son état d’esprit, de sa ville… Je considère que j’ai de la chance d’être là.

*Perrine Bailly, co-fondatrice de Laou

**chargé de mission marketing territorial à l’ancienne ARDTA

***Raphaël Poughon et Paul-Alexis Bernard

****Clément Posada (responsable communication) et Sandra Laurent (responsable administratif) font partie de l’équipe en place lors de l’inauguration du Bivouac, en 2016. Les ont rejoint depuis Alain Tassy (directeur de transition) et Pierre Méry (startup manager)

En savoir plus :

le site de Laou

le site du Bivouac

Cet article a été publié précédemment sur

 

 

 

À propos de l'auteur

Damien Caillard

Damien Caillard

Tombé dans le numérique quand il était petit, Damien Caillard a successivement monté une petite agence de production vidéo sur Paris puis a travaillé à La Montagne sur les problématiques digitales. Cela lui a permis de découvrir l’écosystème d’innovation clermontois au service duquel il officie désormais, à travers l’association Le Connecteur. Son but : “connecter” les acteurs de l’innovation, les aider à mieux se connaître - par des événements, des articles et des infos pratiques - pour aider à développer le dynamisme et l’attractivité auvergnates.

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