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Signalétique forte pour lutter contre la tuberculose. Vers 1920 © AD 42
Signalétique forte pour lutter contre la tuberculose. Vers 1920 © AD 42
Chroniques

La salubrité en odeur(s) de sainteté… De Rome à Clermont-Ferrand

Adduction d’eau de consommation, évacuation des eaux usées ou hygiène réfléchie des bains et thermes publics, les Romains appliquaient un principe de précaution en matière sanitaire...

Reine de la gestion de l’eau, Rome se souciait également, sans le savoir, d’écologie en équipant les atria (1) de ses riches demeures d’un réservoir de récolte des eaux pluviales, l’impluvium, parfois relié à l’aqueduc d’approvisionnement général.
À la fin du Ier siècle, le directeur du service des eaux à Rome, Sextus Iulius Frontinus, invente le « compteur d’eau » en faisant installer à chaque branchement un calix (tuyau) spécial destiné à évaluer la consommation. Toujours bien inspiré, il conseille avec succès à Nerva, empereur de 96 à 98, de différencier les réseaux de distribution selon la destination des eaux transportées : les plus pures pour la consommation, les autres pour l’arrosage des jardins.
Une bagatelle de dix-neuf siècles passe avant que l’essor de la microbiologie établisse une corrélation entre les épidémies et l’eau contaminée, ce que Pasteur résume par une formule imparable : « Nous buvons 90 % de nos maladies. »

L’impluvium de la Maison du Faune, à Pompéi. © Nathalie Ryser Passerelles BnF
L’impluvium de la Maison du Faune, à Pompéi. © Nathalie Ryser Passerelles BnF

Épidémies garanties

À partir du Moyen Âge, si des épidémies et des kyrielles de mauvaises récoltes à répétition n’empêchent pas une inédite explosion démographique urbaine, celle-ci s’accompagne paradoxalement d’une régression économique tenace, conséquence d’interminables guerres qui coûtent « un pognon de dingue ». Et le royaume de France est « dégueu » !
Au début de la Peste Noire (1347-1351), le prévôt de Paris – dont le rôle principal est de rendre la justice au nom du roi – ordonne aux habitants de la capitale de balayer devant leur porte et de transporter leurs ordures dans des décharges, hors les murs.
Alors, les bourgeois s’organisent pour « covoiturer » leurs immondices en tombereaux. De là à renoncer, comme ils le devraient aussi, à ne plus jeter divers déchets par les fenêtres ou dans la Seine, non. À l’image de tous les sujets du royaume, les Parisiens sont trop attachés à leurs sales petites habitudes !
De plus et surtout, nombre d’activités artisanales, telles les mégisseries, tanneries, boucheries ou poissonneries polluent (2) fontaines, fleuves, rivières ou puits, fournisseurs d’eau à la population. La boucle est bouclée : maladies et épidémies garanties.
Se souvient-on que ce n’est que depuis la fin des années 1980 que presque tous les Français bénéficient d’une eau courante potable, à domicile ?

Ça sent la Merd… ogne !

L’insalubrité publique se sent, s’entend et se voit.
L’odorat est le sens le plus impliqué dans la détection du malsain car dame nature « sait » produire des odeurs d’autant plus nauséabondes que les risques potentiels pour la santé sont élevés. Ainsi, le nez joue le rôle d’une sonnette d’alarme alertant plus volontiers sur des parfums désagréables que plaisants… Poussé à l’extrême, le processus de dénomination s’est même appliqué à des cités entières, telle Merdogne, alias Gergovie !
Imaginerait-on aujourd’hui un boulevard de l’Incinérateur alors que la résolution partielle des gênes olfactives a fait fleurir une allée des Acacias à Clermont-Ferrand ou une rue des Violettes à Cournon-d’Auvergne ?
Quant aux nuisances sonores, dûment mesurées et réglementées, elles génèrent la plupart des plaintes de voisinage, de soirées aussi bruyamment que tardivement arrosées en interminables aboiements désespérés de toutous trop longtemps tout seuls.

La salubrité publique roule en « Codes »

« C’est pour le plaisir des yeux. » La belle formule, chère aux vendeurs de tapis dans les souks de Marrakech, est mise à rude épreuve par une overdose publicitaire, des étalages de poubelles noires, jaunes, bleues ou vertes, l’intrusion massive de tags et antennes, sans parler de certaines audaces immobilières pour le moins attentatoires à la joie des yeux.
Bien entendu, la salubrité publique n’échappe pas à un florilège de textes. Le Code général des Collectivités territoriales confie aux polices municipales le soin d’assurer « la salubrité des comestibles exposés en vue de la vente », de prévenir « les accidents et fléaux calamiteux ainsi que les pollutions de toute nature ». Celui de l’Environnement confie aux maires « la responsabilité de compléter les règles générales d’hygiène et [de prendre] toute autre mesure de nature à préserver la santé de l’homme ».
Le Code de la Santé publique impose notamment des désinfections aux municipalités d’au moins 20 000 habitants. Également concernés, le Code de la Voirie routière, impitoyable sur les déversements de substances néfastes (3) , le Code pénal qui s’en prend à la dispersion « des ordures, déchets, déjections, matériaux, liquides insalubres » (y compris l’urine humaine) et le Code rural, chargé du contrôle officiel
des conditions d’abattage, complètent l’arsenal préventif et répressif.

À Chamalières, les fumets de la boucherie « Genre parisien », Planche. CP Coll. Louis Françoise Saugues
À Chamalières, les fumets de la boucherie « Genre parisien », Planche. CP Coll. Louis Françoise Saugues

Clermont, c’est vraiment du propre

La santé publique est une vieille préoccupation de la municipalité clermontoise, pionnière en matière de lutte contre la propagation des maladies contagieuses. Dès 1886 – onze ans avant l’ouverture, par le docteur Charles Sabourin, du premier sanatorium de France, à Durtol (4) et alors que la tuberculose fait rage et ravages, elle décide une déclaration obligatoire des malades, leur mise à l’isolement et leur transport par la Ville, qui se charge de la désinfection du fiacre. De plus, leur linge devra subir un assainissement obligatoire avant d’être lavé dans les lavoirs publics ou privés. Enfin, l’élevage non autorisé des pigeons, poules et autres oiseaux de basse- cour est interdit.
La mise en place d’une structure spécifique remonte à 1902. Sous l’impulsion du directeur honoraire de l’École de Médecine de Clermont, Hippolyte Bousquet, l’hôtel-de-ville puis, en 1909, la place Maréchal-Fayolle accueillent un Bureau d’Hygiène qui n’oublie pas de contrôler « filles soumises » et écoliers. De 1910 à 1920, le Bureau devient Maison dans les locaux de l’hôpital général et s’étoffe de deux étuves de désinfection avant de déménager pour soixante ans, 11 rue Sainte-Rose.
2000 – Au terme de deux décennies passées 6 ter rue Rameau, le Bureau municipal d’Hygiène et de Santé se métamorphose en service Environnement-Santé bientôt élevé au rang de Direction, sise mail d’Allagnat après un an et demi d’improvisation formatrice et conviviale dans la salle Savaron de la mairie.
Aujourd’hui, la Direction des Services à la Population et de la Tranquillité publique chapeaute les prérogatives des anciennes structures, sans oublier, avec Bossuet, que « [l]a santé dépend plus des précautions que des médecins. »

Tag et Masque

En hommage à Christian Barbalat (1950-2020), premier responsable de la Direction Environnement-Santé à la Ville de Clermont-Ferrand.

(1) L’atrium est la vaste pièce d’une habitation, une fois passé le vestibule d’entrée.
(2) Selon le Dictionnaire historique de la langue française, éd. Le Robert, 2000 (sous la direction du Castelpontin Alain Rey), le verbe polluer, issu du latin, est attesté vers 1460.
(3) Punis d’amendes de 5 e classe à hauteur de 1 500 €, portés à 3 000 € en cas de récidive.
(4) Se référer à notre chronique du 7 novembre 2020.

Le « sana » pionnier du D r Sabourin, à Durtol. CP Coll. Louis Françoise Saugues
Le « sana » pionnier du D r Sabourin, à Durtol. CP Coll. Louis Françoise Saugues


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À propos de l'auteur

Anne-Sophie Simonet

Historienne de formation universitaire, Anne-Sophie Simonet arpente depuis des décennies le « petit monde » clermontois de la presse. Auteur d'une dizaine d'ouvrages, c'est en tant que président de l'association Les Amis du vieux Clermont qu'elle invite à cheminer dans sa ville natale, la plume en bandoulière.

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